La question
« Les Canadiens français en somme, ne votèrent jamais pour une idéologie économique ou politique, mais seulement pour l’homme ou le groupe qui défendaient leurs droits ethniques1 ». Cette affirmation célèbre de Pierre Elliott Trudeau, dans un texte non-moins célèbre, De quelques obstacles à la démocratie au Québec, rédigé au début des années soixante (avant sa carrière politique), résume bien le malentendu entre identité et démocratie. Trudeau rejette ici le nationalisme québécois parce qu’il repose sur l’affirmation d’une identité qu’il croit contraire aux valeurs démocratiques des modernes. N’ira-t-il pas jusqu’à affirmer, dans un discours au congrès américain, à la suite de l’élection du Parti québécois—cette fois en tant que Premier ministre du Canada—que l’indépendance du Québec serait un « crime contre l’histoire de l’humanité2 »; histoire qui, selon cette affirmation d’inspiration hégélienne, dirigerait nécessairement l’humanité vers l’arrachement de l’individu à toutes particularités historiques. Déjà, à l’époque de Cité libre, dans un article programmatique, « Pour une politique fonctionnelle », il cosignait la proposition générale selon laquelle le but ultime de la politique était de « revaloriser avant tout la personne (...) indépendamment de ses accidents ethniques, géographiques ou religieux3 ».
Le rejet du nationalisme canadien français et québécois comme une affirmation identitaire contraire à la marche ascendante de la démocratie est une constante de la pensée de Pierre Elliott Trudeau. On le retrouve déjà dans ce long texte de 1956, qui sert d’introduction au recueil sur La grève de l’amiante, dans lequel il fustige l’idéologie nationaliste canadienne-française pour avoir maintenu les Canadiens français dans un régime politico-idéologique rétrograde par rapport au déploiement de la société industrielle4. C’est la même opposition—démocratie-identité—qu’il reprend près de quarante plus tard lorsqu’il sort de sa retraite pour pourfendre l’accord du Lac Meech qui, en reconnaissant le caractère distinct du Québec, pécherait encore contre l’idéal moderne de la liberté individuelle : « Lorsque les droits collectifs l’emportent sur la liberté individuelle, par exemple dans les pays où l’idéologie forme la collectivité, où la race, l’ethnie, la religion forment la collectivité, on voit ce qui peut arriver à ceux qui prétendent vivre librement dans ces sociétés5 », affirmera alors un Trudeau redevenu pamphlétaire.
Je suis profondément en désaccord avec la proposition selon laquelle l’identité est contraire à la démocratie, voire un reste pré-démocratique empêchant celle-ci de réaliser ses potentialités universelles. J’expliquerai plus loin les raisons théoriques et historiques qui m’empêchent d’abonder dans ce sens. Toutefois, si la réponse de Trudeau m’apparaît fausse, le lieu où il situe l’enjeu de la question du Québec — la dialectique entre démocratie et identité—, comme l’importance qu’il donne à cet enjeu dans la démocratie m’apparaissent juste. J’ai déjà rappelé—notamment dans Critique de l’américanité—comment Trudeau est en cela un intellectuel profondément québécois. L’opposition qu’il fait sienne est en effet au cœur de la question du Québec et cela, depuis la formulation de cette question dans le premier tiers du XIXe siècle. J’ai cru même possible d’affirmer que l’on vivait toujours, depuis lors, dans le « Moment Durham », en référence à celui qui le premier, pour le Québec, a affirmé le caractère irréductible entre « l’exigence du gouvernement responsable »—la démocratie—et « l’affirmation de sa nationalité »—l’identité6. « Moment Durham », j’aurai l’occasion de le préciser, en autant qu’encore aujourd’hui la question du Québec reste habitée par la tension, pas toujours assumée, entre la démocratie et l’identité—ou les identités.
Démocratie et identité seraient incompatibles. Vraie question, fausse réponse. Car si démocratie et identité forment effectivement un couple problématique, il ne saurait s’agir d’une opposition irréductible, mais l’envers et l’endroit d’une même pièce, une dialectique inhérente au régime de la démocratie moderne. L’histoire de toutes les démocraties témoigne de ce phénomène étonnant de prime abord, l’affirmation d’un sujet universel arraché à ses particularités historiques—religieuses, ethniques, sexuelles, nationales, etc.—se déploie concurremment avec l’affirmation, non moins spectaculaire, d’un ou de sujets identitaires—de classes, de genres, de races, d’ethnies, de nationalité.
Pour ne prendre qu’un exemple récent de ce paradoxe démocratique, rappelons la question de la Charte canadienne des droits et libertés. Elle a été conçue au départ, ainsi que l’on vient rapidement de l’évoquer, comme un outil permettant de libérer les Canadiens—et encore plus les Québécois—des particularismes de leur naissance. Dans les mots de Trudeau, « …l’esprit de la Charte et son économie tout entière, consistent en la protection de l’individu non seulement contre la tyrannie de l’État mais également contre celle qui pourrait découler de l’appartenance à une collectivité minoritaire7 ». Et… pourtant, n’a-t-elle pas été le lieu d’un extraordinaire déploiement, selon le titre de l’ouvrage de Jacques Beauchemin, de la « société des identités », ou encore, comme l’a si bien décrit Alan Cairns, de la multiplication des « Charter Citizen », qui ne sont rien d’autre que des citoyens identitaires8. L’individu universel de la charte et l’identité citoyenne se sont conjugués ici, ils ne se sont pas opposés.
Ce qui est vrai pour la Charte canadienne des droits et libertés—l’intrication historique entre l’affirmation de l’individualisme libéral et la montée des revendications citoyennes identitaires—l’est aussi historiquement pour l’affirmation nationale québécoise, tout comme pour celle de la revendication nationalitaire acadienne. C’est ce que je voudrais démontrer dans les pages qui suivent en m’appuyant sur les travaux que j’ai menés sur ces communautés au cours des dernières années.
Mais, tout cela renvoie à une question préalable—une question plus générale—, soit celle des identités et de la démocratie dans la modernité démocratique. Là aussi, malgré au départ le postulat d’une démocratie contre les identités, l’histoire effective de la démocratie a bien été leur conjugaison. Je présenterai dans un premier temps le paradoxe de la démocratie moderne qui annonce l’avènement de l’individu débarrassé de ses chaines communautaires pour ultimement aboutir à la société des identités. Sous cet angle, la question du Québec comme celle de l’Acadie n’apparaissent pas comme des aberrations historiques—« un crime contre l’histoire de l’humanité »—; elles sont plutôt des exemples du particularisme qui fut partout le chemin effectif de la démocratie moderne.