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Recension de livre

Altermarxisme : Un autre marxisme pour un autre monde

Un texte de Maxime Ouellet, PUBLIÉ LE 23 Septembre 2008

Jacques Bidet et Gérard Duménil, Paris, Presses universitaires de France, 2007, 297 p.

L’échec du socialisme « réel » symbolisé par l’effondrement de l’U.R.S.S. et la chute du Mur de Berlin a, tant dans le monde académique que dans l’imaginaire social, relégué l’apport de la critique de l’économique politique développée par Marx aux oubliettes. Selon la vision dominante, Marx serait mort et enterré avec les derniers reliquats du totalitarisme stalinien à l’Est, de même qu’avec l’épuisement de l’utopisme véhiculé par les groupuscules marxistes-léninistes et trotskystes à l’Ouest. Plus encore, les efforts des sociaux-démocrates pour pallier les insuffisances du marché grâce à l’intervention de l’État dans l’économie, comme le voulait la logique keynésienne qui a prédominé dans la majorité des pays occidentaux, seraient voués à l’échec. Selon les prophètes des « fins » tous azimuts, la question économique serait réglée dans les sociétés capitalistes avancées, en même temps que les métarécits et les idéologies se trouveraient rejetés aux confins d’une histoire maintenant révolue. Face aux transformations actuelles du capitalisme (c’est-à-dire la mondialisation néolibérale), de nouvelles formes de contestations — regroupées sous l’étiquette d’altermondialisme — ont fait renaître chez plusieurs l’espoir de repenser « un autre monde possible » pouvant s’opposer aux effets délétères de la « marchandisation du monde ». La vivacité originelle du mouvement altermondialiste semble s’essouffler depuis ses manifestations les plus spectaculaires qui ont eu lieu à Seattle jusqu’aux premiers Forums sociaux mondiaux. Dans un contexte où un discours de « consensus et de résignation » domine, de l’aveu même de Jaques Bidet et Gérard Duménil, la tentative de proposer « un autre marxisme pour un autre monde » apparaît de mise à première vue. Bien qu’ils offrent une analyse intéressante des transformations du capitalisme au XXe siècle, il convient par contre de se demander si la relecture de Marx proposée par Bidet et Duménil réussira à convaincre les sceptiques quant à la pertinence théorique et politique de leur « altermarxisme ».

Venons-en à la question centrale : qu’est-ce que « l’altermarxisme »? Dans la tradition de la praxis marxienne, on conçoit l’altermarxisme comme un instrument opératoire permettant de rendre compte du monde contemporain en vue bien évidemment de le transformer. L’originalité de ce livre, selon les auteurs, réside dans la tentative de réconcilier la perspective économique de Duménil avec l’apport philosophique de Bidet. Face aux dérives économicistes et positivistes du « marxisme scientifique », la réconciliation de la philosophie avec l’économie afin de proposer une analyse synthétique s’avère tout à fait pertinente. Il reste que la relecture que les auteurs proposent de Marx demeure somme toute traditionnelle. Certains lecteurs se questionneront probablement quant à la pertinence d’accoler le préfixe «alter» à celui de marxisme. L’altermarxisme consiste en fait en une reconstruction structuraliste du marxisme — dans sa tendance althussérienne — qui cherche à établir une relation dialectique entre la métastructure (l’abstraction conceptuelle des idéaux libéraux, c’est-à-dire l’idéologie), la structure (les rapports de classe), et le système-monde (le monde compris comme totalité).

Les auteurs tentent ainsi de reformuler une théorie des classes sociales dans le contexte des transformations du capitalisme, qui se caractérise, depuis au moins un siècle déjà, par un rapport contradictoire entre les deux formes de médiation sociale que constituent le marché et l’organisation. Les auteurs ne s’entendent par contre pas sur la question de la configuration des classes sociales dans un capitalisme où la puissance organisationnelle possède une emprise de plus en plus prégnante non seulement sur l’économie, mais aussi sur l’ensemble de la société.  Bidet et Duménil proposent chacun, dans deux chapitres consécutifs, une interprétation divergente de la relation marché/organisation au regard d’une théorie des classes sociales. Selon Duménil, l’apparition de l’organisation fait surgir un second rapport social au côté du rapport de classe, celui de l’encadrement managérial, alors que pour Bidet il s’agit d’un seul et unique rapport social qui s’exprime sous deux pôles : celui du marché et de l’organisation. Au-delà de la question de savoir si le capitalisme se caractérise par une seule relation sociale qui s’exprime sous deux pôles, ou encore par deux relations sociales différentes, il convient de se questionner a priori sur la pertinence théorique et analytique d’analyser la spécificité du capitalisme avancé uniquement en termes d’un rapport de classes. Non pas que celui-ci ne soit pas pertinent pour comprendre le processus actuel de polarisation sociale et d’inégalité de pouvoir qu’engendre la financiarisation du capitalisme ; mais il faut se demander en quoi une analyse qui se limite à expliquer le capitalisme à travers le rapport de classe nous éclaire quant à la compréhension actuelle des médiations sociales spécifiques du capitalisme avancé.



Doctorant, École d’études politiques Université d’Ottawa



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités