À propos de Monde CommunContacts

Une tension indépassable ...?

L’altérité des Sourds

Un texte de Charles Gaucher, PUBLIÉ LE 16 Septembre 2009

Rencontre

À lire le malaise qui s’étend à peu près à toutes les disciplines des sciences sociales en ce qui concerne la façon de nommer l’époque dans laquelle évoluent actuellement les sociétés individualistes, on peut conclure qu’une pensée de l’entre-deux s’est mise en place au fur et à mesure que la fin du XXe siècle s’éloigne. Nous ne sommes plus tout à fait modernes, ni totalement émancipés de la modernité. Pour reprendre le vocable de l’anthropologie des rites de passage, les sociétés individualistes, c’est-à-dire les systèmes de discours et de pratiques dans lesquels la primauté de la relation entre les êtres humains a été subordonnée à la relation existant entre les êtres humains et les choses1, sont entrées dans une phase de liminalité2. Ce flou, qui s’exprime entre autres à travers une perte de confiance et même une méfiance, voire une défiance globale envers les grands idéaux unificateurs3, fait planer une vacuité identitaire qui pousse à considérer la quête de soi comme fondement ultime de l’être ensemble. Un soi de plus en plus particulier qui se cherche et est recherché dans les communautés identitaires, l’émancipation ne résidant maintenant plus dans l’effacement des singularités communautaires, mais plus dans leur éloge. Du particularisme à l’universalisme, la course du pendule semble s’être inversée : l’individualisme, cherchant d’abord dans le dépassement des différences la possibilité de formuler des « communautés imaginaires »4 fondées sur l’unicité du genre humain, tire maintenant, aussi et surtout, son essence de la spécificité de chacun par rapport à un standard qu’on refuse souvent d’imaginer. La tension produite par le chevauchement de ces deux formes d’individualisme crée, entre autres, un paradoxe dans les conceptions en ce qui concerne les populations vulnérables, dont la valorisation des différences s’exprime dorénavant à la fois comme une réaction à l’obscurantisme prémoderne et comme une résistance postmoderne à l’homogénéisation moderne. Les Sourds5 sont de ces groupes qui ont entrepris une quête identitaire dans l’interstice creusé par ce paradoxe qui pourrait aussi être considéré comme un espace de liminalité individualiste. Leur altérité s’exprime dans une logique de l’ambivalence, ni totalement défaite de sa portée rationaliste, ni totalement repliée sur sa raison identitaire.

C’est peut-être à cause de cette capacité à mettre en valeur le flou identitaire actuel que la différence sourde ne laisse personne indifférent. En fait, les Sourds fascinent. La langue des signes intrigue. Surtout lorsque la notion de « culture sourde » est évoquée : c’est une idée qui surprend, qui décroche un sourire aux moins ironiques et qui déclenche le sarcasme des anthropologues les plus désabusés par un concept qui avait été très prometteur dans leur discipline, mais qui, maintenant, est l’objet d’une multitude de définitions aussi éclectiques qu’inattendues6. Même les Sourds possèdent dorénavant leur culture, repoussant ainsi les limites de la polysémie du concept, mais surtout, donnant à la différence sourde un sens remarquable.

Pour la suite, voir le PDF de l’article ...

NOTES

1 Louis Dumont, Homo aequalis : genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard, 1977; Louis Dumont, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Paris, Seuil, 1983.
2 Le concept de liminalité a été principalement développé par les anthropologues Arnold van Gennep et Victor Turner afin de définir l’état identitaire des « initiés » qui traversent les rites de passage comme des moments où ils sont dépossédés de tout, où leur statut devient flou et leur être vidé de sa substance afin de les préparer à recevoir leur nouveau soi (Arnorld Van Gennep, The rites of Passage, Chicago, University of Chicago Press, 1960; Victor Turner, The ritual process. Structure and anti-structure, New York, Aldine, 1969).
3 Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, Paris, L’Harmattan, 1994.
4 Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexion sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996 [1983].
5 La notion de « Sourd » fait ici référence à un ethnonyme propre aux communautés sourdes pour désigner les personnes sourdes faisant partie d’une de ces communautés, utilisant une langue signée et refusant généralement d’être associées au monde du handicap.
6 Denys Cuche, La notion de culture dans les sciences sociales, La Découverte, Paris, 1996.






Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités