Commentaires de Dalie Giroux (Études politiques, Université d’Ottawa) aux textes de Gilles Labelle (CIRCEM, Études politiques, Université d’Ottawa), « Péguy et la “fausse république” du Québec » et « Le républicanisme antimoderne de Charles Péguy » présentés à l’atelier du 18 septembre 2008. Et réponses de Gilles Labelle.
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Dalie Giroux : Voici ce que je comprends de ta thèse sur l’état actuel de la société :
L’interprétation est à l’effet que la gauche (plutôt que le conservatisme actuel des Bush ou Harper), en tant qu’elle aura représenté un mouvement qui a historiquement contribué à délier les individus, a également contribué à nous « jeter dans les bras du marché ». La psyché de l’homme démocratique a été réalisée par la gauche, et cette psyché s’accorde parfaitement avec les exigences du marché, qui se fondent sur l’individualité et l’égalité.
Cette interprétation de l’histoire politique du 20e siècle en Occident repose sur l’idée que ce qui permet de résister au marché, se sont les institutions, c’est-à-dire ces espaces qui, dans la société, sont des espaces qui sont fondés sur le principe de médiation. La médiation telle que tu la définis impliquerait trois termes : deux égaux et un principe dont la reconnaissance générale participe du concept d’autorité. La médiation, comme modèle de structuration de l’espace social, s’oppose au marché, qui n’implique lui que deux termes : deux égaux qui entrent en relation sur une base consensuelle et contractuelle.
Mes questions et réflexions sont les suivantes :
(1) Est-ce que le marché n’est pas, également une « institution »? Dans le marché, il y a des égaux, certes, mais il y a aussi un principe qui assure la médiation. Il s’agit de l’argent en tant qu’opérateur universel. L’argent représente une mesure de valeur, et cette valeur existe en tant que la communauté humaine lui accorde foi. De plus, on reconnaît au système d’échange qui réalise cette valeur – le marché – une autorité « naturelle », dans la mesure où les lois qui régissent le marché sont tenues pour exister indépendamment de l’action humaine. En ce sens, le marché comprend aussi un principe d’autorité (on parle d’ailleurs dans le langage commun de « l’autorité des marchés »), et l’application de ce principe est assurée, enforced comme dirait Derrida, par d’autres institutions (État, droit). À ce titre, ne faudrait-il pas préciser la distinction que tu poses entre ce que tu appelles « institution » et ce que tu appelles « marché »?
Réponse de Gilles Labelle : Ta question-intervention me force à définir avec plus de précision ce que j’entends par « institution ». Une institution ne se réduit pas pour moi à la médiation et ni non plus à l’autorité qu’elle peut incarner à l’égard de ceux dont elle règle les rapports (auquel cas il n’y aurait aucunement à parler actuellement d’une « crise de l’institution » comme je le fais); il faut, pour parler d’une institution au sens strict, que l’autorité associée à la médiation soit posée à la fois comme antécédente et comme transcendante à leur égard. Autrement dit, médiation et autorité doivent se poser comme irréductibles à la volonté des acteurs ou à l’expression de leur relation. Cela n’est possible que si l’institution a un ancrage symbolique (que si l’institution est une institution symbolique), c’est-à-dire que si elle est un signe – un signifiant pointant en direction d’un signifié qui est : il y a un principe originaire (arkhè) qui n’est pas à la disposition des acteurs au présent et qui n’est pas leur expression.
Le marché (comme le droit, donc l’État) sont des médiations, qui incarnent une forme d’autorité. Mais celle-ci n’est censée être rien d’autre que, ou bien le fruit du consentement de l’individu délié, ou bien l’expression des rapports entre individus déliés. C’est cette forme de médiation et d’autorité que vise à fonder dès son commencement le libéralisme (de Hobbes à Adam Smith). Toutefois, le libéralisme reconnaît ses limites sinon formellement du moins en pratique pendant une très longue période : d’une part, il maintient des espaces qui ne sont pas régis par cette logique où la médiation et l’autorité ne sont rien d’autre que des « représentations » (littéralement des « re-présentations », des présentations à un autre niveau que la présentation originelle) des individus déliés (famille, Église, etc.); d’autre part, même les médiations et les formes d’autorité leur correspondant censées n’être que des dépendances de l’individu délié (État, droit, marché) continuent d’émettre des signes qui indiquent leur irréductibilité aux acteurs et à leurs relations. Par exemple, l’État n’est pas que l’expression des contractants, il est aussi associé à une majesté qui pointe en direction de la Loi (la raison, la justice), qui est fondatrice d’une communauté; même chose, par extension, du droit; l’argent (exemple que tu cites), quant à lui, n’est pas que l’expression de la richesse accumulée du fait des relations d’échange et des contrats privés, il pointe en direction de référents (comme le montrent les signes inscrits sur les billets ou les pièces de monnaie par exemple) qui font également communauté.
L’État devenu gouvernance; le droit réduit à la procédure réglant les rapports entre ayants droit; l’argent (et le marché) comme expression purement abstraite de la richesse accumulée : « dé-symbolisation » du monde, dés-institution symbolique du monde. Absence d’autorité, c’est-à-dire avec impossibilité d’énoncer un tiers symbolisant qui fasse communauté et auquel on puisse en appeler contre l’état des choses; mais autoritarisme, certes, car comment résister à une puissance qui n’est censée être que la re-présentation de ce qui se présente originellement (les individus déliés, leurs rapports)? Hobbes était fort cohérent : l’autorité du Souverain comprise comme expression ou représentation des contractants est absolue – c’est cela l’autoritarisme. La confusion (libérale) entre l’autorité et l’autoritarisme nous empêche précisément de penser cela.
Pourquoi des institutions (au sens entendu ci-dessus) me demanderas-tu? Parce que la subjectivité humaine n’est pas naturelle, qu’elle est le produit d’un art. Ou bien on la « fabrique » (dixit Pierre Legendre) dans l’institution, c’est-à-dire dans une douleur qui lui fait admettre qu’elle n’est pas une toute-puissance, ce qui lui permet à la fois de s’inscrire dans la réalité (principe de réalité) ET de phantasmer, c’est-à-dire de désirer un réel qu’elle peut éventuellement chercher à faire advenir dans et contre la réalité. Ou bien, c’est ce qu’on nous propose actuellement, on court-circuite cette « fabrication », au nom de l’émancipation et de la liberté, et on produit une subjectivité installée à demeure dans un état originel de toute-puissance, incapable de distinguer entre la réalité et le phantasme, ce qui est une bonne façon d’empêcher qu’adviennent des « points de réel » (si on n’a pas de désirs au-delà de la réalité et qui lui contreviennent, comment agir sur celle-ci?) et concomitamment d’installer la subjectivité dans un état dépressif permanent (si je peux tout faire et que je ne fais rien, c’est donc de ma faute).
Rien de très original dans tout ceci au fond – c’est un mélange des thèses d’Ehrenberg, Lasch, Michéa, Freitag – tous des « anarchistes tories» à mes yeux, défenseurs de l’institution parce que critiques du capitalisme.