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Échange entre Dalie Giroux et Gilles Labelle

Un texte de Dalie Giroux, PUBLIÉ LE 18 Septembre 2008

Dalie Giroux : D’accord avec toi qu’une certaine idée de la démocratie va de pair – se confond, même – avec le capitalisme. C’est un peu ce que tente de montrer CB Macpherson, si je comprends bien l’intention de ses travaux. Je conserve pourtant une idée de la démocratie qui s’articule à une notion de commun comme expérience quotidienne de la justice et de l’impossibilité de la justice, une idée de la démocratie qui a à voir avec l’idée d’éducation. Cette idée est peut-être politiquement naïve, j’en conviens, mais nos naïvetés sont des « ancrages symboliques » d’espoir, des ancrages affectifs, souterrains, « comme un lion qui rampe ». Comme le dit Arendt dans « Qu’est-ce que l’autorité ? » : nous n’avons plus de tradition, mais nous avons un passé, nous n’avons plus de religion, mais nous avons la foi, nous n’avons plus d’autorité, mais nous avons la capacité de créer un monde viable et vivable.

Autre question : (4) Enfin, concernant la critique de l’université, je pense que l’on s’entend sur l’état actuel de la catastrophe. Ton analyse suggère (ici, je m’avance) que la gauche ayant délié les individus, le principe d’autorité qui permettait à l’université de se maintenir comme institution résistant au marché s’est effondré de lui-même, de l’intérieur. En effet, comme tu le suggères, ce sont les plus hautes instances de l’université elle-même (« Nous ») qui participent et appellent la destruction de l’université comme institution. Or, ce que je vois, à l’Université d’Ottawa, c’est l’histoire d’une institution religieuse qui s’est transformée, sans heurts et sans révolte, en institution capitaliste. Ce passage a été facilité par l’existence d’une structure autoritaire déjà en place. Il semble s’être fait en même temps que la structure du financement des universités s’est transformée, et que les exigences liées au maintien de la base matérielle de l’institution ont exigé d’orienter l’activité non plus vers la reproduction de la culture catholique, mais plutôt vers la recherche du profit. D’une certaine manière, l’université n’a jamais été en mesure, ici, d’exister pour elle-même, de se donner ses buts propres, d’être au service de la connaissance et de la culture. Elle a été, de toute son histoire, au service de fins décidées selon des logiques qui lui sont extérieures, et qui ont à voir avec les conditions de possibilité de sa reproduction matérielle. Selon une telle lecture, le problème de la destruction de l’université ne serait pas un problème de chute de l’autorité (au contraire, si l’on accepte l’idée que le marché est une institution et que cette institution comprend un principe de médiation dont l’autorité est reconnue), mais plutôt l’effet d’une hétéronomie contingente (Église, Capital). Il me semble que le manque cruel de démocratie, de capacité d’auto-détermination dont nous souffrons en tant que collectivité à l’Université est précisément ce qui empêche de résister à cette hétéronomie contingente.

Gilles Labelle : À mon avis, jamais La Boétie n’a été plus vrai que lorsqu’il est appliqué à notre situation. Prenons l’infâme café situé dans la bibliothèque, en face du comptoir du prêt ! Littéralement, il nous suffirait de ne pas obéir au commandement de consommer dont il nous arraisonne quotidiennement pour qu’il disparaisse. Un commerce dénué de clients pendant un mois (au maximum) ferme ses portes. Je boycotte personnellement ce café et le boycotterai jusqu’à la fin de mes jours (jamais, sous aucun prétexte, acheter quoi que ce soit à cet endroit). Je suis peu imité et pas suivi quand je propose le boycottage. Pourquoi? Rien à voir avec une invasion par le capital; c’est nous qui avons invité ces commerçants : nous, soit la haute administration comme parfaite représentante des individus déliés venus à l’Université non en fonction d’une Idée qui l’antécède, la transcende et l’oriente symboliquement (la sagesse, la science, la transmission, on peut formuler l’Idée de différentes manières), mais en fonction de son identification à un espace purement contractuel (utilitariste, « échangiste »). L’étudiant qui vient négocier sa note dans ton bureau, parce qu’il estime que dans notre monde tout se négocie, que tout est affaire de contrat, c’est le même qui va acheter son café au Second Cup ensuite. Mon désir – et il ne faut jamais céder sur son désir, ainsi qu’une lectrice de Lacan comme toi le sait – est qu’il puisse exister une subjectivité étudiante qui boycotte le café et ne négocie pas sa note avec toi, parce qu’elle serait animée par une Idée de l’Université.

La République selon Péguy, c’est cela : l’égalité de tous devant un principe originaire fondateur, qui est notre affaire commune, notre chose publique (res publica). Il ne s’agit pas d’un principe immuable, donné (ni Nature, ni Dieu), mais d’un événement qui fait autorité, c’est-à-dire dont l’incomplétude (la faiblesse donc) appelle les vivants à agir pour lui conférer son sens. Agir pour une Idée, c’est le contraire de faire des contrats.

Dalie Giroux : Agir pour une idée – l’agir comme orientation au sein d’une affectivité. Devant un ennemi commun, la traductibilité de nos positions se manifeste de manière lumineuse.

Je demeure tout de même attachée à l’idée de la possibilité que l’université d’Ottawa n’ait, en fait, jamais défendu l’idée d’Université. Je suspecte l’Église d’avoir été autoritariste plutôt qu’autoritaire, et je soupçonne que les gens, « Nous », n’ont jamais été liés à cette institution « ancrée symboliquement » par la force d’évidence de l’autorité, mais toujours par l’autoritarisme des « instances », des hiérarques. C’est pourquoi je soupçonne que dans le passage de la foi en Dieu à la foi au marché, malgré les différences anthropologiques dans les types de régime de représentation, il ne s’est pas joué une chute de l’autorité, mais seulement un déplacement dans les priorités des « instances », et un déplacement corollaire dans le régime de répression.

Il faut voir, pour illustrer ce que j’essaye de dire, la succession des portraits des recteurs, que l’on peut apercevoir derrière les vitres blindées des bureaux de l’administration centrale, au deuxième étage du Tabaret. Dans cette représentation de l’Université, on voit défiler les différents recteurs de l’Université d’Ottawa, figures successives gardiennes de l’arkhè. Du prêtre en étole derrière lequel s’élève l’architecture de pierre de l’ère de l’État, on passe, dans une parfaite continuité des formes – même médium, même traitement – au gestionnaire en veston-cravate avec, en fond, des tours à bureau couleur néon. Il faut alors se demander : quelle continuité, quelle rupture ?

Il faut, dans tous les cas, continuer à interroger la transformation du régime de représentation.



Professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités