Il arrive parfois qu’il faille procéder à une certaine « complication » des choses. Curieux dessein, me dira-t-on. Ne doit-on pas, du moins quand on a le souci d’être compris, viser la clarté, la précision, et éviter, justement, de complexifier un sujet – les rapports entre la philosophie et la guerre – qui risque d’emblée de paraître quelque peu abscons...? Qu’on se rassure. «Complication» ne veut pas dire que je chercherai délibérément à rendre mon discours obscur. Cette notion, je l’emprunte à un philosophe politique dont j’admire le travail, Claude Lefort. Il y a quelques années, il a intitulé de cette manière un ouvrage qu’il a écrit en réponse à François Furet . Celui-ci avait lui-même auparavant publié un ouvrage sur le communisme, intitulé Le passé d’une illusion . Certes, le travail de Furet, qui constituait une véritable plongée dans l’histoire du communisme, était riche de réflexions sur ce que Merleau-Ponty avait appelé Les aventures de la dialectique. En même temps, d’une certaine façon, tout était dit dès le titre même de l’ouvrage: le communisme était une «illusion» et d’avoir voulu la faire passer dans la réalité n’avait pu que provoquer des catastrophes voire des crimes. Or sans renier la valeur du travail historien de Furet, Lefort objectait qu’il fallait «compliquer» les choses pour mieux en saisir les tenants et aboutissants. Par l’ampleur même des catastrophes qu’il avait provoquées, le communisme se prêtait particulièrement bien, selon Lefort, aux jugements tranchés, à l’emporte-pièce. Tout en ne niant aucunement la nécessité de porter un jugement des plus sévères sur le communisme (lui-même l’avait fait dès les années 1950, alors que ce n’était pas particulièrement à la mode dans l’intelligentsia de gauche), Lefort expliquait que pour mieux comprendre et juger, il fallait élargir considérablement la perspective, c’est-à-dire situer le communisme dans la dynamique de la modernité, interroger des auteurs qui, en principe, n’avaient rien à voir, tel Étienne de la Boétie qui, le premier, avait mis en doute l’opposition tranchée entre désir de liberté et désir de servitude, ou encore Jules Michelet qui s’était demandé quel était le ressort de cette curieuse passion, quasiment amoureuse, du peuple pour ses rois, voire ses tyrans.
Si, à mon tour, j’invoque la complication, c’est que j’estime, moi aussi, que la question des rapports entre la philosophie et la guerre se prête également aux jugements hâtifs et souvent sans appel. Du moins, c’est ce que m’autorise à penser ce qu’on a pu lire et entendre récemment à propos du rapport que le philosophe Leo Strauss et ceux que les médias ont baptisé les « straussiens » sont censés entretenir avec la politique extérieure américaine en général et la guerre en Irak en particulier. Beaucoup de ceux qui s’intéressent à l’œuvre de Strauss ont été quelque peu surpris d’apprendre après septembre 2001 que ce philosophe, pourtant mort et enterré en 1973, devait être considéré le véritable inspirateur du groupe des « va-t-en guerre » néoconservateurs qui définirait désormais la politique extérieure des États-Unis. L’éditorialiste Serge Truffaut, du Devoir, a ainsi expliqué à ses lecteurs que les « straussiens » étaient des «fascistes» et qu’ils voulaient appliquer en Irak les recettes du « droit naturel » que Leo Strauss leur avaient enseignées. Ces propos, apparentés à ceux des sites Web anti-Strauss les plus virulents et les moins subtils, n’ont, à ma connaissance, suscité aucune réaction au Québec. Par contre, aux États-Unis, des propos semblables ont provoqué la montée aux boucliers de défenseurs de Strauss, cherchant à montrer que leur maître à penser n’avait jamais justifié l’empire ou la guerre –cette réaction encourageant en retour certains pourfendeurs à lancer des attaques ignorant dans certains cas toute décence contre Strauss et les straussiens .
Coupable ou innocent? Il s’agirait donc, à écouter certains accusateurs et défenseurs ayant fait entendre leur plaidoirie, de trancher et de prononcer un jugement.