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L’avenir et la signification de la démocratie

Faut-il désespérer de la démocratie?

Un texte de Geneviève Nootens, PUBLIÉ LE 30 Novembre 2005

(Version préliminaire, ne pas citer)

À première vue il y aurait lieu d’être pessimiste, en ce qui concerne l’avenir de la démocratie. En participant à la création de régimes économiques qui soustraient à la prise de décision citoyenne des domaines fondamentaux de la vie sociale, les États démocratiques libéraux contribuent à renforcer l’illusoire inéluctabilité d’une certaine mondialisation; ils la formalisent en effet dans des pratiques institutionnelles qui les contraignent en retour à remettre en cause les pratiques de solidarité de l’État-providence . La « lucidité » semble imposer de restreindre l’étendue de la coopération sociale, alors même que sans égalité de droits sociaux, il n’y a pas de citoyenneté démocratique possible (Habermas, 2000 : 30). Dans les États, le désengagement politique accompagne le sentiment d’impuissance des citoyens, qui sentent les véritables enjeux leur échapper. L’obsession sécuritaire justifie les enfreintes aux protections les plus fondamentales contre l’arbitraire (ainsi, on ne le dira jamais assez, que l’utilisation de la torture par ceux qui se font les chantres de la liberté), sans que l’on ait réussi à imposer la réflexion pourtant urgente sur les causes sociales d’une violence aveugle. 
Cependant, s’il y a lieu de s’inquiéter de la démocratie, je ne crois pas que nous devrions « désespérer ». Du même coup, en effet, ce contexte nous permet (nous impose, même) de poser avec plus de force les questions relatives à l’avenir et à la signification de la démocratie dans les conditions qui caractérisent notre époque. Par exemple, l’ingérence des organisations économiques internationales soulève avec acuité la question non seulement de leur légitimité mais aussi celle de l’insularisation artificielle de l’économie qui caractérise le discours dominant sur la mondialisation. Les altermondialistes et les environnementalistes nous rappellent que la contestation fait fondamentalement partie de l’activité démocratique; ils remettent aussi en cause les frontières de la démocratie. La pandémie de VIH-sida (et plus récemment la crainte d’une épidémie de grippe aviaire) a contraint à faire de l’accès aux médicaments une question de justice internationale, bien que nous soyons encore très éloignés de solutions équitables. Plusieurs de ces enjeux se situent à la limite des tensions entre populations que peut supporter l’ordre mondial actuel; mais ils nous contraignent du coup à remettre en cause la cartographie du pouvoir. Ils représentent les défis auxquels notre époque nous confronte et auxquels nous devons faire face en repensant la forme même que prend l’engagement envers la démocratie dans ce contexte qui est le nôtre, mais que nous n’avons pas choisi.
Ces conditions imposent à la philosophie politique libérale de revoir certains des postulats les plus profondément ancrés dans son imaginaire (des postulats autrefois progressistes, aujourd’hui devenus des angles morts). Je pense notamment à la théorie des obligations politiques (qui limite celles-ci à la « communauté des citoyens »), à la conception de la souveraineté populaire (qui projette la source de légitimité dans la nation) et à l’insularisation artificielle de l’économie (qui permet de soustraire au débat public certains enjeux fondamentaux pour le devenir des collectivités). Nous avons urgemment besoin de formuler des principes et des postulats permettant de repenser l’incarnation de la démocratie (libérale) dans un modèle spécifique. La démocratie comporte un certain nombre d’exigences institutionnelles (dont un contrôle par le bas, des mécanismes d’imputabilité et un degré élevé de transparence) (Leydet, 2005), et exige la réalisation de certaines conditions socio-économiques favorables à son exercice. Keating voit dans l’existence d’espaces délibératifs où se forme la volonté démocratique et d’un ensemble de mécanismes d’imputabilité correspondant aux espaces de la prise de décision les exigences fondamentales de la démocratie (Keating, 2001 : 148-150). Mais la démocratie est aussi (et d’abord) un ethos. Comme l’écrit Connolly,

It is an egalitarian constitution of cultural life that encourages people to participate in defining their own troubles and possibilities, regardless of where these troubles originate and how narrow or broad they are in scope. It is, moreover, an ethos through which newly emerging constellations might reconstitute identities previously impressed upon them (…) It is, therefore, a social process through which fixed identities and naturalized conventions are pressed periodically to come to terms with their constructed characters, as newly emergent social identities disturb settled conventions and denaturalize social networks of identity and difference. It is, thereby, a distinctive culture in which many constituencies respond politically and affirmatively to modern pressures to problematise those final markers (…) that might have governed their fore-mothers and fathers, a political culture in which a variety of constituencies responds affirmatively to uncertainties, diversities, heterogeneities and paradoxes of late-modern life by participating in the construction and reconstruction of their own identities (Connolly, 1991 : 476-477).



Titulaire de la CRC sur la démocratie et la souveraineté Science politique Université du Québec à Chicoutimi



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités