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Études politiques

Biopolitique, migration et gouvernance démocratique au Mexique

Un texte de Claude Denis, PUBLIÉ LE 11 Novembre 2004

1. Plusieurs centaines de jeunes femmes ont disparu de Ciudad Juárez, à la frontière nord du Mexique (en face d’El Paso, Texas), depuis 1993 – période qui correspond à peu près à la dernière phase de la dite “transition démocratique” du Mexique. Toutes ces jeunes femmes n’ont pas été retrouvées, mais la plupart de celles qui l’ont été avaient été assassinées, beaucoup après avoir été violées et mutilées : selon des évaluations d’Amnesty International et du quotidien mexicain La Jornada, plus de 370 femmes avaient été assassinées en date d’août 2003 (et une vingtaine d’autres l’ont été depuis). Parmi celles-ci, AI estime que 137 ont été victimes de violence sexuelle, et La Jornada en trouve 75% qui avaient 16 ans ou moins (La Jornada, 11 août 2003; voir aussi le documentaire Juárez, ville d’impunité, de Martine Forand (2003)). Une centaine des femmes retrouvées mortes auraient été victimes de meurtres en série (incluant sévices sexuels) (voir González Rodriguez (2003) pour une analyse en profondeur de la situation). La plupart des victimes de ces « feminicidios » habitaient les « ceintures de misère » de Juárez. Beaucoup étaient de petite taille et avaient la peau foncée (Forand, 2003), cette dernière caractéristique en particulier les marquant comme autochtones – la catégorie de la population, au Mexique comme au Canada, au bas de la pyramide sociale et cible fréquente de racisme. Notons, sans pouvoir nous y attarder longtemps, un troublant parallèle avec la situation canadienne : en octobre 2004, Amnesty International publiait un rapport sur la violence meurtrière dont sont victimes les femmes autochtones au Canada, alors que les autorités s’intéressent peu à leurs cas. Nous avons nos propres ceintures de misère, qui produisent les mêmes sortes de victimes que celles de Juárez. Le cas le plus frappant est sans doute celui des meurtres en série sur la ferme de Robert Pickton : nombre de ses victimes, trouvées dans l’environnement migrant du Lower East Side de Vancouver, étaient des femmes autochtones (voir CBC News, 2002; Saunders et Thompson, 2003; Amnesty International, 2004).

2. Une des conditions sociales générales desquelles émerge la tragédie de ces « feminicidios » est la migration massive vers le nord – non seulement vers les Etats-Unis mais aussi les régions frontalières des maquiladoras; et non seulement de la part de Mexicains et Mexicaines mais aussi de migrants illégaux d’Amérique centrale. La croissance champignon de Juárez comme grande ville industrielle avec un marché du travail important pour les femmes, plaque tournante des réseaux de migration illégale et du narco-trafic vers les États-Unis participe pleinement de cette tendance.  Au cours des quarante dernières années, Juárez est devenu le 2e pôle en importance au Mexique pour les maquiladoras; mais depuis 2001, sous la pression combinée de la récession aux États-Unis et de la concurrence de la Chine, la ville a perdu plus de 100 000 emplois, et plus de 55 compagnies ont fermé leurs usines (La Jornada, 5 août 2003).
Les feminicidios s’inscrivent dans un contexte de violence généralisée et de non-engagement systémique de l’appareil d’État. Un total de 2000 homicides a été recensé à Juárez depuis 1993, dont 480 « exécutions » de narcotraficants. L’indice d’impunité, c’est-à-dire le pourcentage de crimes impunis, y est de 95% (de tous les crimes, on estime que seulement 20% sont déclarés et qu’un seul mène à une condamnation) (La Jornada, 6 août 2003). Selon Alfredo Lima, auteur d’une thèse sur les feminicidios, ceux-ci sont « une séquelle des omissions dans la gestion du développement. » (cité dans La Jornada, 5 août 2003). La gestion du développement, en fait, est essentiellement inexistante. De grandes parties de Juárez sont sans le moindre service public, de l’eau courante à l’électricité, en passant par les autobus, et sans parler d’écoles et de services de garde (d’une importance cruciale, car 60% à 70% des femmes sont à la tête de familles monoparentales (La Jornada, 5 août 2003); sur le lien entre les conditions sociales et les feminicidios, voir Monárrez Fragoso et Fuentes, 2004). Beaucoup des femmes assassinées devaient ainsi marcher de longues distances pour aller au travail et en revenir, et c’est sur ce trajet qu’elles se faisaient enlever; dans certains cas, leurs employeurs ont organisé des services privés d’autobus, mais les points d’arrêts des autobus sont devenus des endroits d’où les femmes disparaissent.



Professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités