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Philosophie de l'histoire

L’impératif culturel à la lumière de la philosophie de l’histoire

Un texte de Réal Fillion, PUBLIÉ LE 14 Octobre 2004

Cahier numéro 1

Transcription de l’atelier du 14 octobre 2004

Réal Fillion : « L’impératif multiculturel à la lumière de la philosophie de l’histoire »

Commenté par Jocelyne Couture
Département de philosophie
Université du Québec à Montréal

(Avis amical à mes premiers lecteurs. Vous avez devant vous une première ébauche des grandes lignes d’un projet de livre. Vous retrouverez donc dans les lignes qui suivent quelques thèmes plus ou moins développés mais plus souvent des pistes et des promesses.  J’espère que ces dernières seront assez suggestives pour solliciter vos commentaires et alimenter notre discussion. R.F.)

Cette interrogation - qui se veut philosophique - poursuit une question simple: où allons-nous?  Bien entendu, une réponse toute aussi simple s’impose : nous ne savons pas, nous ne pouvons pas le savoir. J’accepte cette réponse initiale. Elle est parfaitement valable et elle sera donc prise en compte dans ce qui suit.  Mais cette réponse ne dit pas tout.  Elle indique tout au plus qu’il ne sera pas question ici de savoir. Il sera plutôt question - forcément - de spéculation, de philosophie spéculative. J’entends par là un effort de penser, dans ses grandes lignes, l’orientation que peuvent prendre nos raisonnements théoriques et pratiques.
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Où allons-nous donc?  Pourquoi cette question?  Parce qu’il semble que nous allons vers quelque chose?  Oui et non.  Oui, parce que, forcément, si nous allons, nous allons vers quelque chose.  Mais aussi non, parce que le travail spéculatif qui m’intéresse ici ne porte pas sur ce quelque chose, comme un quelque chose que l’on aperçoit, que l’on devine, là, devant soi, une forme, des formes, quelque chose.  Non, ce qui m’intéresse davantage, c’est le fait d’aller, le fait que nous allions, que nous sommes en mouvement, que notre expérience du monde, notre être-là (si on veut) n’est pas fixé, il est dynamique.  D’où l’intérêt spéculatif en son orientation, son sens.
Mais ce qui m’intéresse aussi, c’est le nous.  Qui sommes-nous qui allons? Comment penser ce nous? Le nous m’intéresse autant que la dynamique qui l’anime.
J’oserai même déjà une affirmation spéculative :  nous sommes la dynamique; la dynamique est nous.
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Je propose donc de reconsidérer la philosophie spéculative de l’histoire.  Il est question ici du sens de l’histoire, de son orientation.  Mais je ne propose pas une philosophie spéculative théorique (il ne faut pas confondre philosophie spéculative de l’histoire et théorie de l’histoire - la première s’intéresse au sens de l’histoire, la deuxième à l’objet que l’on nomme l’histoire).  Nous ne nous mettons pas en position de contempler un objet indépendant; si nous nous interrogeons sur le sens - ou, disons-le tout de suite, sur les sens ou l’éparpillement des sens - de l’histoire, c’est que nous nous retrouvons en son sein.  Du moins, nous nous sentons en son sein, et nous cherchons à nous y retrouver, à retrouver l’orientation de cette mouvance que l’on nomme l’histoire humaine. 
Deux remarques s’imposent.  Premièrement, cette investigation du/des sens de l’histoire ne cherche pas à renverser ou à contrer la thèse du désenchantement du monde, qui voudrait que les sciences naturelles aient mis fin à la légitimité des spéculations métaphysiques qui tentent de donner un sens au monde en lui-même.  Une telle thèse s’apparente aux théories de l’histoire en ce qu’elle fait du monde un objet.  Le monde en lui-même, le monde comme objet, l’objet-monde, ne nous intéresse pas ici.  (Nous laissons ce monde aux investigations des sciences naturelles, quoique nous nous réservions le droit de questionner l’orientation de ces sciences dites naturelles).  C’est le monde que nous traversons, que nos vies nous révèlent, qui nous intéresse.
Deuxièmement, il est vrai que la philosophie spéculative de l’histoire, comme nous le verrons, fait souvent appel à la notion de Providence; mais il ne faut pas pour autant la confondre avec la théologie de l’histoire.  Nous suivons ici Voltaire, le premier, dit-on, à nommer cet effort spéculatif qu’est la philosophie de l’histoire qui, ainsi, s’opposa à tout traitement théologique de l’histoire.  Si cette dernière s’interroge sur ce que Dieu nous réserve dans son rapport à notre existence dans le temps, la philosophie de l’histoire se borne à décrire et à comprendre le trajet sublunaire (pour reprendre l’expression de Paul Veyne, à laquelle nous reviendrons) des activités humaines.
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Nous sommes redevables à Maurice Lagueux pour son travail récent qui démontre, comme le dit très bien le titre de son ouvrage, L’Actualité de la philosophie de l’histoire (Québec, Presses de l’Université Laval, 2001).  Il nous rappelle que même si la philosophie spéculative de l’histoire ne jouit pas d’une bonne réputation dans les cercles académiques, même, semble-t-il, qu’elle “doive être rangée parmi ces souvenirs du passé qu’on aurait tout intérêt à ne jamais réveiller” (p. 8), un tel jugement est mal placé parce qu’on a une idée fausse de ce que cherchaient à faire les grands penseurs de la philosophie de l’histoire tels Vico, Condorcet, Herder, Kant, Comte, Hegel et Marx.  Lagueux nous convie à écarter “d’entrée de jeu, l’idée pourtant assez répandue qui veut que l’essentiel de la démarche des philosophes de l’histoire ait pu reposer sur la folle prétention de prédire avec quelque précision les principaux événements dont serait constituée l’histoire future des sociétés humaines” (ibid.) Au contraire, poursuit Lagueux : “Pour comprendre ce qui a amené ces penseurs à élaborer ce qu’il convient néanmoins d’appeler des philosophies spéculatives de l’histoire, il faut plutôt partir de l’idée qu’ils ont cherché avant tout à bien comprendre l’histoire telle qu’elle se déroulait à leur époque respective et non pas à se faire les prophètes d’un avenir dont ils auraient cru bien naïvement être à même de percer les secrets."(ibid.).  Ce que cherchent les philosophes de l’histoire, c’est de “rendre compte de ce qui s’est effectivement passé de décisif dans l’histoire de l’Humanité ou, mieux, ce qui était en train de se jouer presque sous leurs yeux dans le devenir de l’Humanité.” (p. 9)
Si tel est le cas, force est de constater que loin d’être moribonde, la philosophie de l’histoire demeure une préoccupation contemporaine dans le sens qu’il nous arrive, n’est-ce pas, de chercher la signification des événements et des développements qui marquent notre époque.  Nous n’avons qu’à penser aux discussions et aux questions soulevées par les événements du 11 septembre 2001 qui, pour plusieurs, cristallisent des processus de grande envergure et marquent un temps dans l’histoire.  Mais on peut penser aussi aux discussions et aux questions soulevées par ce que l’on nomme la “ mondialisation “ de l’économie.  Ici aussi, on fait appel au sens et à l’orientation de l’histoire.  Bien sûr, je ne cherche pas à dire que quiconque tente de rendre compte de notre actualité dans ses grandes lignes et cherche à situer notre présent dans un contexte plus large, est effectivement en train de promulguer une philosophie spéculative de l’histoire.  Je cherche simplement à dire que la spéculation, quant à notre positionnement dans ce que nous pouvons appeler le cours de l’histoire, est une activité parfaitement légitime et même souhaitable.  Et pour ce faire, il ne me semble pas inutile de revisiter - comme l’a fait Lagueux - à la fois l’activité elle-même et son rejet quasi unanime, du moins en parole, sinon en acte.
Ici aussi, l’étude de Lagueux s’avère intéressante.  Le rejet de la philosophie spéculative de l’histoire n’est pas un rejet de toute tentative de rendre compte des développements historiques.  Cela préoccupe trop les politologues, les sociologues, certains historiens et autres.  Le rejet est beaucoup plus précis. En prenant le politologue comme exemple, Lagueux imagine sa réplique de la façon suivante :

Le politologue s’intéresse à des faits préalablement établis et propose des hypothèses explicatives sans attribuer de fins à qui que ce soit et surtout sans prétendre que l’ensemble des phénomènes observés relève d’un unique sens de l’histoire.  À l’inverse, les philosophes de l’histoire méprisent les faits pour s’intéresser à des significations censées leur révéler l’avenir de l’humanité et soutiennent dogmatiquement que l’histoire répond à une mystérieuse finalité qui lui confère un sens unifié et global.  (p. 171)

Nous ne demanderons pas (pour l’instant) si une telle conception de la philosophie de l’histoire est juste (elle ne l’est pas), mais plutôt, nous allons nous pencher sur les cinq traits que Lagueux y discerne pour mieux pouvoir les éviter ou les confronter dans notre propre investigation.  Ces traits sont donc (pp. 171-181) :
1. Le mépris des faits
2. La présumée connaissance du futur
3. Le dogmatisme
4. La dimension téléologique
5. La signification de l’histoire prise dans son ensemble

Examinons-les d’un peu plus près.
1) Il ne faut pas, dans cet effort spéculatif, mépriser les faits. Comme le dit Lagueux, il faut résister à “la tentation de sélectionner et de solliciter indûment les faits” (p. 172).  Le mot clé dans cette phrase, c’est bien “ indûment “ et voilà tout le problème, bien sûr.  C’est qu’il y en a, des faits.  Il y en a à volonté.  Et ils sont caméléons en plus, prenant les couleurs des discours qui les encadrent.  Certes, l’injonction demeure : il ne faut pas les mépriser.  (Au contraire, il faut les célébrer.  C’est sûrement dans ce sens-là que Foucault se disait “ un positiviste heureux “. Nous n’avons pas besoin de mystères, ni d’intangibles, nous avons les faits dans toute leur splendeur...et dans toutes leurs utilisations).  Mais il faut préciser que les faits qu’il ne faut pas mépriser lorsque nous parlons d’histoire, ce sont des faits, je le rappelle, sublunaires, c’est-à-dire, qui ne servent pas à asseoir la formulation de lois et de processus s’exprimant dans les termes de nécessité objective.  Ils ne s’inscrivent pas dans un projet hypothético-déductif.  Les faits de l’histoire, ces faits que l’on ne doit pas mépriser, ce sont des faits humains et ils servent à asseoir l’explication historique qui, selon Paul Veyne, doit se comprendre comme étant le travail d’explicitation de facteurs.  Veyne poursuit en disant que en ce monde sublunaire, ces facteurs sont de trois espèces.  L’un est le hasard, qu’on appelle aussi causes superficielles, incident, génie ou occasion.  L’autre s’appelle causes, ou conditions, ou données objectives; nous l’appellerons causes matérielles.  Le dernier est la liberté, la délibération, que nous appellerons causes finales.  Le moindre “fait” historique comporte ces trois éléments, s’il est humain; chaque homme à sa naissance trouve des données objectives qui sont le monde comme il est et qui font de lui un prolétaire ou un capitaliste; pour ses fins, cet homme utilise ces données comme causes matérielles, il se syndique ou brise la grève, investit son capital ou le mange, de même que le sculpteur utilise un bloc de marbre pour faire un dieu, une table ou une cuvette; enfin, le hasard, le nez de Cléopâtre, ou le grand homme.  (Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire suivi de Foucault révolutionne l’histoire, Paris, Seuil, 1978, p. 72).

Cela nous permet de mieux comprendre la condamnation des philosophies de l’histoire et de la reformuler en questions qu’on pourrait lui poser.  Le mépris est-il celui du rôle qui ne peut être éliminé du hasard et de la contingence?  Ou bien, dans la recherche de causes indéniablement matérielles, passons-nous trop rapidement sur l’importance des délibérations qui sous-tendent les actions provoquant tel ou tel résultat?  Ou encore, exagérons-nous la portée et la signification de ces délibérations et des projets que l’on se propose d’accomplir?  Le mépris des faits peut très bien être le mépris de la complexité des “faits humains”.



Département de philosophie, Université de Sudbury



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