Discussion:
Participants (par ordre d’intervention) : Jocelyne Couture, Gilles Labelle, Koula Mellos, Joseph-Yvon Thériault, Martin Meunier.
Commentaire de Jocelyne Couture:
J’ai préparé quelques remarques qui sont surtout des demandes de clarification. Je ne suis pas certaine, en effet d’avoir bien saisi certains aspects du projet qui nous est présenté ici.
D’abord sa nature exacte.
En philosophie on a pris l’habitude —certes déplorable— d’appeler «philosophie spéculative de l’histoire» des projets fort différents. J’en distinguerai quatre qui semblent se chevaucher dans votre projet.
1- Les projets que j’appellerai interprétatifs de l’histoire. On tente de dire «ce qui est en train de se passer», « ce qui nous arrive » ou « ce qui nous est arrivé ». Il est alors question de dégager le sens, l’orientation de l’histoire, comme vous le dites à la page 1 de votre texte, en poursuivant, p.2 : « si nous nous interrogeons sur le sens de l’histoire, c’est que […] nous cherchons à nous y retrouver, à retrouver l’orientation de cette mouvance que l’on nomme l’histoire humaine ».
Votre projet ainsi caractérisé pourrait bien ne pas être très éloigné de celui de l’historien qui doit lui aussi interpréter cette «mouvance» pour y trouver d’abord, de l’histoire et ensuite, une histoire particulière. L’historien aussi doit se situer au dessus, pour ainsi dire, de la chaîne causale des événements et ce qui distingue son travail d’une philosophie spéculative de l’histoire peut ne pas être une différence de nature mais simplement une différence de degré, la question étant de savoir jusqu’où peut-on s’élever au dessus de la chaîne causale des événements pour en donner une interprétation historique valable.
2- Le projet de retracer ce qui, dans le cours de l’histoire, permet à l’humanité de se réaliser. L’exemple paradigmatique d’un tel projet est celui que Kant développe (en particulier dans « Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique ») : un télos plus la main invisible du « dessein de la nature ».
3- Le projet de retracer dans le cours de l’histoire humaine un désir, une volonté explicite d’atteindre des idéaux bien précis : un télos ancré chez tous les humains avec la main très visible de leurs passions, de leurs désirs ou de leur volonté.
4- Finalement, le projet de retracer dans les actions et interactions humaines, des mécanismes qui mettent en branle ce qu’on appelle le cours de l’histoire. Une main invisible sans télos.
Dans votre texte (p.21) vous dites que le principe de reconnaissance traverse toute la dynamique sociale et vous parlez (p.22) du « télos de la reconnaissance mutuelle » qu’il s’agirait d’articuler « au faire du multiculturalisme reconnaissant ». Votre projet s’inscrirait donc dans le sillage kantien (main invisible plus télos) à ceci près que le télos de l’histoire est aussi celui des actions particulières qui en font partie (Hegel). Mais vous parlez aussi de notre engagement dans le processus historique, de notre implication dans ce processus (p.18), de la normativité qu’il s’agirait de définir. Comme s’il était maintenant question d’orienter délibérément le cours de l’histoire, plutôt que de trouver en elle le moteur qui peut nous conduire vers un idéal. Mais n’est-ce pas ce que toute théorie de la justice sociale cherche à faire… sans le secours d’une philosophie spéculative de l’histoire?
Je pense que le texte que vous nous soumettez maintenant ne fait pas bien ressortir la singularité de votre projet. Pour le faire, il faudrait à mon avis prendre un peu d’élévation et le mettre le mettre en contraste avec d’autres entreprises qui peuvent aussi faire partie du domaine de la philosophie spéculative de l’histoire.
Une remarque similaire s’appliquerait aussi, il me semble, aux aspects méthodologiques de votre projet. Au début du texte, vous caractérisez la philosophie spéculative de l’histoire par la négative. Ce n’est pas, écrivez-vous, une théorie de l’histoire, et son objet n’est pas l’état du monde. Mais plus loin, dans le cours d’une discussion des idées de Luc Ferry, vous faites allusion au travail philosophique qui consiste à « éclairer l’objet même de l’histoire ». Comment concevez vous le rapport entre ce travail là, qui appartient à la théorie de l’histoire, et votre projet d’une philosophie spéculative de l’histoire? Vous dites bien (p.1) qu’il ne faut pas confondre les deux et je suis bien d’accord. Mais ne pas confondre est une chose. Une tout autre chose serait de les distinguer afin d’exclure une théorie de l’histoire. Ce qui, à mon avis, serait une lacune majeure dans un projet comme celui que vous esquissez ici
Ø Réponse de Réal Fillion au commentaire de Jocelyne Couture :
Ce texte cherche à repenser la philosophie de l’histoire de Kant telle qu’elle est reprise par Hegel, notamment l’effort de Hegel pour développer la notion de « ruse de la raison » à la place de celle de «dessein de la nature». C’est précisément cet effort que Réal cherche à traduire en termes contemporains. Précisément, lorsqu’on porte attention à la multiculturalité, on peut voir à l’œuvre la réaction de Hegel au projet kantien, qui parle de la raison se développant à travers une dynamique de la reconnaissance, qui reprend la question de la normativité. Dans le débat contemporain du cosmopolitanisme, on retrouve le débat Hegel / Kant. Réal aimerait reformuler ce débat dans l’objectif de montrer que le débat entre les cosmopolites et les multiculturalistes enveloppe le débat entre la conception d’une normativité qui se place au-dessus de la « mêlée » et d’une normativité qui ressort de la « mêlée », le débat contemporain entre ceux qui soutiennent que le normatif doit s’articuler à un cosmopolitanisme et la pensée dite « multiculturaliste » qui insiste sur les différences et la diversité. Il faudrait évaluer au point de vue normatif notre «vivre-ensemble» vers une société cosmopolite, un régime international de droit.
Gilles Labelle propose de mettre en contraste deux lectures : une lecture de l’articulation qui devrait exister entre une philosophie de l’histoire renouvelée et l’impératif multiculturel, et une autre lecture que l’on peut faire du multiculturalisme. Ces deux lectures semblent renvoyer à deux modèles prégnants dans l’espace public lorsqu’on parle de multiculturalisme.
Le premier modèle, que défend Réal Fillion et le type d’articulation qu’il propose entre philosophie de l’histoire et impératif multiculturel, est le modèle que l’on pourrait appeler « hégéliano-taylorien ». Qu’est-ce que l’idée hégélienne de « lutte pour la reconnaissance »? Ce sont les êtres qui cherchent à se faire reconnaître comme êtres humains en opposition à l’animalité, d’où la dialectique du maître et de l’esclave, dialectique que Taylor traduit dans la différence des cultures. La lutte pour la reconnaissance passe fondamentalement par la rencontre de cultures différentes (que ces rencontres donnent lieu à des rapports de coopérations ou de confrontations). Dans cette lutte pour la reconnaissance, on peut identifier une dynamique qui donne son sens à l’histoire, mais cette dynamique est aussi une dialectique, ce qui signifie qu’il y a un «telos ». Apparemment, l’histoire est chaos et non-sens, mais, en réalité, cette dynamique indique un « telos », une finalité. Cette finalité est une sorte de réconciliation de l’humanité avec elle-même. On ne va pas dépasser les singularités culturelles, mais les mettre en rapport. Sans qu’il y ait nécessairement une fin de l’histoire, on va établir une sorte de dialogue entre les singularités culturelles de sorte qu’apparaisse l’idée d’une humanité « une ». En d’autres termes, il n’y a pas nécessairement de fin, au sens d’un achèvement, de ce dialogue multiculturel, mais une finalité, un sens à l’histoire, à cet entrechoquement des cultures. Il y a une sorte de « ruse de la raison », qui traduit la dialectique du maître et de l’esclave jusqu’à l’humanité réconciliée avec elle-même par la différence des cultures. Ce modèle présente notamment l’avantage d’ouverture à la différence, de tolérance…
Il y a un second modèle –que certains trouveront moins attrayant – de multiculturalisme, également très prégnant dans le discours social, notamment aux Etats-Unis : le discours de Huntington. On retrouve l’idée de Spengler : la civilisation est une culture qui a pris son élan et qui est retombée. Le monde est multiculturel, multi-civilisationnel. Hunti