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Réflexion philosophique

L’entente de soi ou qu’est-ce qu’être soi?

Un texte de Tanguy Wuillème, PUBLIÉ LE 30 Septembre 2004

Cahier numéro 2

Transcription de l’atelier du 30 septembre 2004

Tanguy Wuillème: « L’entente de soi ou qu’est-ce qu’être soi? »

Commenté par Philip Knee
Département de philosophie
Université d’Ottawa

Synopsis (Plan) pour le recueil Être soi aux éditions Textuels
(T.Wuillème)

« J’en ai beaucoup vu qui philosophaient bien plus doctement que moi, mais leur philosophie leur était pour ainsi dire étrangère (…) ils étudiaient la nature humaine pour en pouvoir parler savamment, mais non pas pour se connaître (…). Pour moi, quand j’ai désiré d’apprendre, c’était pour savoir moi-même et non pas pour enseigner; j’ai toujours cru qu’avant d’instruire les autres il fallait commencer par savoir assez pour soi et de toutes les études que j’ai tâché de faire en ma vie au milieu des hommes il n’y en a guère que je n’eusse faite également seul dans une île déserte où j’aurais été confiné pour le reste de mes jours. »
(J-J Rousseau)

Titre (provisoire) : L’entente de soi

I) L’évidence d’être soi : être en vie / être ouvert au monde / « devenir ce que l’on
est » et la nostalgie d’être « naturel ».

1) être soi, c’est être en vie, être fini.
2) être soi, c’est être ouvert au monde.
3) « Deviens ce que tu es ».
4) La nostalgie d’être « naturel ».

II) Le grand écart à soi : être autonome / être conscient de soi (ou « on est ce qu’on n’est pas et on n’est pas ce qu’on est ») / le sentiment du moi avant toute réflexion/le moi et ses intentions.

1) Être autonome.
2) Être conscient de soi ou « on n’est pas ce qu’on est et on est ce qu’on n’est pas ».
3) Être conscient de soi avant et après la réflexion sur soi.
4) le moi et ses intentions.

III) Le moi social : la construction sociale du moi / L’aliénation-altération sociale / La prudence et l’ironie contre la société / Se faire le neveu de soi-même.

1) La construction sociale du moi.
2) L’altération / aliénation du moi.
3) Le moi prudent et ironique contre
la société.
4) Le moi comme un autre : se faire le neveu de soi-même.

IV) Le moi comme altération, engagement, rencontre et fidélité durable à ce qui fait la source de soi.

1) L’altération profitable de soi :
l’autre comme miroir du soi.
2) L’authenticité reste un des objectifs essentiels du moi : le moi engagé.
3) La rencontre ou l’épanouissement
de soi.
4) Être à la hauteur de soi ou la fidélité à
ce qui nous arrive. 

Synopsis Textuel : Être soi

L’entente de soi

Voix intérieure de Marion : « J’ai peur de ce soir.  C’est bête, l’angoisse me rend malade parce que seule une partie de moi-même est dans l’angoisse mais l’autre n’y croit pas.  Comment dois-je vivre?
C’est peut-être pas ça la question! Comment dois-je penser?  Je sais si peu de choses. Peut-être parce que je suis trop curieuse.  Je pense souvent de façon si fausse parce que je pense…
Comme si je parlais en même temps à quelqu’un d’autre ».
Les ailes du désir (1987), film de Wim Wenders (et Peter Handke).

Il ne s’agit pas, à la manière de Socrate, de se poser la question : « qu’est-ce qu’être soi? », de chercher l’essence du soi ou de l’être soi. Poser une question suppose toujours une manière de penser, c’est pourquoi nous commencerons l’interrogation par: « qui? », « qui est soi? », qui a intérêt à se poser la question de l’être soi?, qui est concerné et qui a à être soi? Personne, tout le monde, quelques-uns, uns? Cache-t-elle, cette question, un rapport de forces, une volonté de science, un symptôme d’(im-)puissance?

I) L’évidence d’être soi : être en vie / être ouvert au monde / « devenir ce que l’on
est » et la nostalgie d’être « naturel ».

1) être soi, c’est être en vie, être fini.

À la question « qui est soi? », tout un chacun répond avec son bon sens par l’évidence d’être : je suis, pourquoi voulez-vous que je sois « moi », ou un « soi? » Je me contente d’être.  Il y a un sentiment d’évidence d’être vivant : respirer, se nourrir, se mouvoir etc.  Ce qu’exprime le morceau de Jad Wio,
« Vivant » (paroles Olivier Caudron) dans l’album « Entre sourire et larmes » (1995) (13 artistes interprétant des textes écrits par des personnes atteintes du virus du SIDA) : « Plus personne à qui parler, bien trop souvent.  Personne pour te donner un peu de son temps.  Mais tu es vivant, C’est ça qui est important, je suis, tu es vivant, c’est ça qui est important ». L’important est d’être vivant, d’être traversé par le vivant, par une activité organique inconsciente d’elle-même, sourde et pourtant constante.
Être vivant, c’est ne pas être inerte, passif; ce serait, selon la définition héritée du vitalisme du Bichat, résister à la mort, par tout un ensemble de fonctions et de processus mécaniques.  Ce qui faisait dire à Rousseau à propos de madame de Warens gravement malade : « femme qui pète n’est pas morte » (les Confessions). Même si les contemporains savent dorénavant qu’être vivant, ce n’est pas résister à l’environnement mais s’appuyer sur lui, l’idée reste que la vie est une sorte de force intérieure, une poussée invisible que l’on ne maîtrise guère et chacun voudrait que vaille pour lui le conseil confiant que fait le Jedi à son disciple (La guerre des étoiles) : « que la force soit avec toi ».
Être soi, aussi trivial que ce soit, c’est d’abord être un corps qui nous échappe en partie dans son fonctionnement.  La biologie et ses théories dominantes (celle de l’évolution par sélection naturelle) nous renseignent sur cette force du vivant qui travaille en nous et malgré nous.  François Jacob l’a désignée ainsi : préparer un programme identique pour la génération suivante. Il s’agit de transmettre les plans d’architecture (les structures moléculaires, le programme héréditaire, etc.).  Plus généralement, être vivant consiste en des fonctions élémentaires : persévérer dans l’être et se reproduire.  Vivre c’est exister pour soi, ce qu’on appelle dans le langage des biologistes de la conscience (Gérald. M. Edelman), l’auto-finalité, c’est la reconnaissance qu’en face du pôle du soi se trouve un pôle du non-soi (propre à tout système immunologique).
L’important est de donc savoir, comme dans le cas de la chanson citée, que l’on est sur-vivant, que l’on sur-vit toujours à une mort qui se rapproche, qu’on l’a frôlée et qui, sans les progrès de l’hygiène et de la médecine, nous aurait déjà fauché.
« Qu’est-ce que je suis? » est donc une question tragique : tout individu est marqué par la finitude : « je suis mortel, je mourrai» constitue une deuxième évidence, on est conscient de sa propre mortalité même si l’on n’en fait pas l’expérience en tant que telle mais toujours celle des autres (voir texte de Bataille, L’enseignement de la mort, Œuvres complètes, tome VIII).  La mort est l’expropriation ultime de l’être soi.  Même les philosophies et les religions qui nient la mort l’admettent pour la nier.
C’est la preuve que l’homme n’est pas « ce qui est », troisième évidence.  De Dieu ou de la Nature (la phusis des Grecs), la Tradition a dit qu’ils sont « ce qui est ». Le fait même qu’il y ait quelque chose et pas rien.  Ils sont « ce qui demeure » et l’être humain n’a pas les qualités qu’ils renferment : l’infinité, la permanence, l’intemporalité. Il existe donc une disproportion entre l’homme et la Nature (ou Dieu) et l’homme n’est qu’une partie de ces englobants qui le conditionnent (la Nature est insistante en nous par la mort).  Tout homme en a conscience et ne peut que se résigner à sa condition mortelle.  « C’est comme ça, c’est la vie » affirme-t-on communément, paradoxalement, car l’homme perçoit bien que sa condition de vivant / mortel tranche sur celle des Dieux ou de la Nature.
L’homme ne peut se confondre avec le tout, il ne peut se prendre pour la totalité. Elle est l’éternel retour des choses à l’identique, l’identité du même.  On l’a vu, l’homme est plus qu’ « être » (il sur-vit, il persévère à être) et moins qu’ « Être » (il est mortel).  Il n’est pas inerte, une chose (un en-soi) et il n’est pas non plus un Dieu ou une totalité. 
Il ne se définit pas comme un protoplasme fermé à la diversité des forces qui l’entourent, il n’est pas non plus le tout du monde.  En étant simplement là (dasein), inscrit dans le temps (historique), en étant ici et maintenant, il tranche sur les êtres clos sur eux-mêmes ou ceux qui sont infinis.

2) être soi, c’est être ouvert au monde.

Les biologiste , les anthropologues, les phénoménologues se rejoignent pour dire que l’homme est un être d’ouverture. Alors que l’animal est enfermé par ses sensations, dans un environnement (le Umwelt, comme circularité), limité dans sa serre biologique; l’homme lui naît et vient au « monde » et cette ouverture invite à la constitution de soi.  On retrouve l’idée d’exister « pour soi ».  Mais l’enjeu de cette ouverture n’est plus seulement le succès vital (survie, reproduction et production, consommation, etc.); il est un rapport à la vérité (on le verra plus loin, à la vérité de soi, à sa vérité), à la construction d’une identité jamais donnée, toujours à conquérir.  L’homme tend vers une vérité dont il ignore la fin, comme s’il exécutait une partition ou un programme. 
Être soi consiste à s’arracher au vivant, c’est-à-dire à la simple reproduction d’une vie mourante dans le travail.  Le travail peut signifier l’inutilité d’une vie réduite à sa survie.  Arendt a bien signalé que la société capitaliste moderne est celle de l’animal laborans.  Le travailleur condamné à perdre sa vie à la gagner, piégé dans le cycle de la production et de la consommation ne fait que reproduire le métabolisme de l’homme et de la nature sans que s’ouvre pour lui la possibilité d’une autre activité par laquelle la vie pourrait se hisser à hauteur d’une existence en se signifiant dans l’œuvre, l’action ou la pensée.  Le procès de la vie peut être une menace pour la venue au
« monde » de l’homme.  Notre condition de vivant heurte de plein fouet notre condition d’appartenance au monde, le processus dévorant de la vie menace le monde de disparition (en transformant tout ce qui le constitue en bien de consommation et d’échange).  Produire et consommer ne serait pour l’homme que produire une vie perpétuellement mourante.
Être soi consiste bien à s’extraire de la fermeture initiale (à l’en-soi des choses), à l’illusion d’une identité stable, celle du toujours-pareil.  C’est Nietzsche qui le premier nous a permis de sortir de l’idée darwinienne que la vie était une lutte pour l’existence : au contraire elle est volonté de puissance.  Tout n’est pas volonté de survivre au dépens de l’environnement (c’est le cas des autres êtres vivants); l’homme cherche plutôt à s’organiser selon ses luttes internes, à unifier sa pluralité intérieure (à hiérarchiser les forces qui se combattent en lui) : « je vous le dis, pour pouvoir engendrer une étoile qui danse, il faut en soi-même encore avoir quelque chaos.  Je vous le dis, en vous-mêmes il est encore quelque chaos » (Ainsi parlait Zarathoustra).  Ce chaos dont parle Nietzsche revient à dire qu’il n’y a pas d’identité au départ, elle est à venir.  La vie est un processus d’individuation, aucune identité (vitale ou naturelle) n’est achevée.
L’homme est certes volonté de se conserver, non pas comme identique, mais comme
« vivant ».  Pour cela nous renseigne F. Dagognet, l’homme s’est sensibilisé, il est devenu l’être le plus sensible : en témoigne sa peau, qui lui permet de demeurer immergé dans le milieu et simultanément de s’en isoler.  L’arbre, l’animal, le fruit etc. se sont barricadés derrière leur carapace ou leur écorce; l’homme est le plus ouvert à l’information extérieure, à la liberté motrice.  En même temps qu’il est le plus exposé, il devient le plus agile, il anticipe et réagit, où l’on voit l’affection touche à la fois l’extérieur et l’intérieur du corps.  Le système de défense du moi s’implante avant tout dans sa surface cutanée, elle est le lieu de ses
« rencontres » (voir plus loin) les plus intenses (pensons seulement au corps de l’autre), l’homme s’y réfléchit peut-être plus qu’ailleurs (du fait des échanges, notion de contact et de tact) : on verra combien cet être-affecté, cet être-exposé contribue à la constitution d’un soi plus plein, plus intense, synonyme d’épanouissement proprement humain.
Cette ouverture, si elle constitue une force, peut aussi affaiblir l’individu qui ne la maîtrise pas : il lui faut assimiler les sensations, les informations extérieures, les conflits internes : l’organisme reste pris entre la lutte et l’ordre.  L’existence consiste à faire l’expérience de ce que l’on peut éprouver, supporter, elle est aussi connaissance des limites.  Exister pour soi veut dire que nous sommes capables de distinguer ce qui est bon ou mauvais pour nous et veut dire que nous sommes sensibles à notre milieu pour y chercher ce qui nous convient ou non.
Conformément à cette ouverture primordiale à l’altérité, l’homme dans son désir d’assimilation a développé un système symbolique, technique et mémoriel : on sait (voir J-L. Dessales) que la raison d’être biologique de notre langage est de communiquer à l’autre des choses intéressantes mais surtout nouvelles, inattendues, hors normes, (ce qui nous distingue des animaux).  L’homme repère et signale ce qui constitue des événements contraires à ses attentes et la narration est orientée vers la pertinence devant l’inattendu.  L’homme est cet être ouvert à l’information nouvelle car il a besoin de créer des alliances, d’avoir des amis.  La constitution d’une mémoire et d’un passé répond au même objectif.  Il s’agit de maîtriser ce qui nous advient et de le hiérarchiser, au besoin à plusieurs.
Cette ouverture, cet arrachement à la Nature inclut l’idée de perfectibilité, de création, d’innovation, d’entrée dans une histoire dynamique de l’identité.  Ce qu’exprime la formule de Nietzsche, repris par Freud : « deviens ce que tu es ».



Science politique, Université de Nancy-2



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités