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Sociologie politique

L’institution en Ontario français

Un texte de Joseph Yvon Thériault, PUBLIÉ LE 1 Mars 2004

J’aimerais commencer par affirmer une thèse forte sur l’évolution de l’Ontario français: l’Ontario français se dénationalise, c’est-à-dire cesse de se représenter et de s’organiser comme société globale (ce qui est le propre d’une nation), pour se représenter et s’organiser de plus en plus comme une communauté ethnique ou un groupe identitaire.

J’aimerais appuyer cette thèse sur une analyse rapide de trois événements au cœur de l’actualité franco-ontarienne des dernières années : la crise politique de l’ACFO; la canadianisation de l’université d’Ottawa; la lutte pour sauver Montfort. Je vois dans ces trois événements des indices d’une abdication des milieux franco-ontariens à vouloir « faire société ». Disons-le immédiatement, il n’y a rien de péjoratif dans une telle affirmation. La plupart des groupements humains que nous connaissons ne prétendent pas faire société. Cela est vrai des chambres de commerce, des communautés gaies ou encore de ce nous appelons, dans le vocabulaire du multiculturalisme, les groupes ethniques. Tous ces groupements sont relationnels : c’est-à-dire qu’ils défendent un intérêt ou une identité particulière à l’intérieur d’une société globale. Les groupes « nationaux » ou « sociétaux », « nationalitaires », pour reprendre l’expression de Maxime Rodinson, prétendent au contraire être eux-mêmes une société, c’est-à-dire une organisation complexe dotée d’institutions assurant une historicité particulière — l’historicité n’étant ici rien d’autre que la capacité de faire sa propre histoire.  La dénationalisation, le passage de la nation à l’ethnie, est neutre d’un point de vue sociologique. C’est un problème, et même une tragédie, uniquement du point de vue d’une politique fondée sur la mémoire. Seuls, ceux et celles (et je dois avouer que j’en suis) qui persistent à voir dans la continuité du projet national canadien-français de faire société autrement, en Amérique du nord — peu importe les formes contemporaines que prend un tel projet, québécois, francophone canadien —, un projet stimulant et légitime, en seront chagrins. De ce point de vue normatif on ne peut, sans sourciller, voir une partie des effectifs opter pour une stratégie autre… un autre projet. Mais, la description de ce passage ne me semble pas relever de ce chagrin, elle se veut une lecture objective du processus.

Comme je l’ai indiqué plus haut, j’aimerais appuyer cette lecture sur trois processus contemporains à l’œuvre en Ontario français et plus particulièrement sur le rapport à l’institution de la communauté franco-ontarienne qui s’est dévoilé à travers ces évènements.

Institution et organisation

Quelques mots préalables sur les notions d’institution et d’organisation qui seront au centre de la lecture de ces évènements. Michel Freitag a récemment donné une importance centrale à ce couple conceptuel, notamment dans le Naufrage de l’université. C’est cette distinction que j’aimerais ici librement utiliser. Ainsi, alors que l’institution serait traversée par, ou soumise à, un principe instituant extérieur, hétéronome, l’organisation serait structurée autour du principe de son auto reproduction. « C’est le savoir faire instrumental et la réussite pratique qui comptent avant tout (dans l’organisation) (la gestion, la planification, le succès) ».

On reconnaîtra, dans cette distinction, les deux types d’activités rationnelles de Weber. L’institution est de type rationalité en valeur, c’est-à-dire soumise à une finalité qui lui est extérieure; l’organisation est de type rationalité en finalité, c’est-à-dire que la finalité de l’organisation est continuellement redéfinie en fonction d’une dynamique moyens-fins et des conséquences de l’action. Paradoxalement, si l’institution est fondée sur un principe hétéronome, elle jouit de l’intérieur d’une large marge d’autonomie — l’institution n’étant pas soumise aux aléas de la conjoncture mais à son principe instituant. L’organisation au contraire, toute centrée sur sa reproduction comme système, est largement ouverte aux signaux qui lui proviennent de son environnement extérieur, signaux qu’elle doit continuellement interpréter, digérer, dans un continuel processus d’ajustement. Comme système autorégulé, l’organisation est une espèce de boule systémique revêtue d’antennes qui titillent aux impulsions extérieures!

Chez Freitag, comme chez Weber, ces deux types idéaux sont inscrits dans une dynamique historique qui conçoit la modernité — ou la postmodernité chez Freitag —, comme la victoire de la rationalité en finalité ou de l’organisation, sur la rationalité en valeur ou sur la logique de l’institution. Tout est dit, d’une certaine façon, comme si dans la société désenchantée nous serions inexorablement voués à l’autopoïésie des organisations. Nous ne pourrions que nous lamenter sur la disparition des institutions. C’est ici que je voudrais me distancer un peu de ces analyses pour adopter une approche plus opératoire de cette distinction — c’est-à-dire une approche qui nous permet de comprendre des processus et non uniquement de déplorer une perte — , une approche plus réaliste ou plus sociologique qui affirme que l’institutionnalisation comme processus est encore une réalité qui nous est disponible.

Car, s’il est vrai que l’on peut définir la modernité comme le passage de l’hétéronomie à l’autonomie, ou encore de la représentation d’une société déduite d’en haut, à une représentation d’une société construite d’en bas, par la praxis sociale, passage qui ébranle nécessairement toute idée d’institution, il n’est pas vrai que l’on doit conclure à la perte de tout processus d’institutionnalisation dans nos sociétés. La sociologie nous a appris justement que même si ce sont les hommes et non les dieux qui créent les institutions, celles-ci conservent des éléments d’hétéronomie qui visent à transcender, à donner sens, à une réalité sociale qui ne produit pas spontanément du sens.

L’institutionnalisation est une sorte de concrétisation des propositions culturelles d’une société, visant à leur assurer une certaine permanence, tout en les transposant dans des formes applicables et appliquées. Par l’institutionnalisation les humains se dotent d’organisations qui visent justement à transcender le monde de la vie quotidienne, bref qui visent à « créer société ». Pas de société sans institution, c’est pourquoi ceux qui annoncent aujourd’hui la fin des institutions, pour être cohérents, doivent annoncer aussi la fin de la société. Si ce pronostic est assurément exagéré pour les sociétés dans leur ensemble, il ne l’est peut être pas pour l’Ontario français, c’est ce que je m’apprête à démontrer.

Deux dernières remarques avant d’aborder mes exemples de crises institutionnelles en Ontario français. S’il est prématuré d’annoncer la fin du processus d’institutionnalisation dans nos sociétés, il n’en demeure pas moins que l’institution est fragile dans la modernité, toujours soumise en quelque sorte au réaliste moderne, c’est-à-dire à cette tendance à désenchanter l’institution pour la réduire à une simple pratique organisationnelle. Deux processus peuvent ici être identifiés — et que l’on verra spécifiquement à l’œuvre en Ontario français —, l’un qui dilue l’institution de l’intérieur en transformant celle en une organisation autorégulée, mue par sa propre logique de reproduction — on reconnaîtra ici la logique de la gouvernance; l’autre qui conserve un principe extérieur à l’institution mais qui réduit ce principe à l’addition des préférences individuelles des membres — on reconnaîtra ici la logique du choix rationnel — l’Ontario français comme valeur ajoutée.

Ces considérations faites et muni de ces outils théoriques, je passe à mes trois études de cas.

L’ACFO ou l’échec de l’institutionnalisation

L’ACFO vient officiellement de changer son nom. Plutôt que l’Association canadienne-française de l’Ontario, l’institution ou l’organisme s’appelle dorénavant l’Assemblée des communautés francophones de l’Ontario. Ce changement de nom est constitutif d’une tentative de redonner légitimité à la vieille structure politique de l’Ontario français suite à la plus profonde des nombreuses crises qui ont jalonné sa courte histoire.

L’ACFO est ce qui s’est approché le plus d’une volonté d’institutionnalisation politique en Ontario français. Si l’on accepte l’idée, émise notamment par Raymond Breton, que les communautés minoritaires sont des mini-communautés politiques, il faut voir dans l’ACFO la tentative historique d’une institutionnalisation politique franco-ontarienne. Il s’est toujours agi ici d’une institution plus symbolique que matérielle. La communauté franco ontarienne n’a jamais en effet prétendu à l’autonomie politique ou à la complétude institutionnelle. Son histoire, toutefois, s’inscrit bien dans une tradition nationale, celle au départ du Canada français, dont elle fut jusqu’aux années 1960 partie intégrante. L’ACFÉO (Association canadienne française pour l’Éducation en Ontario), l’ancêtre de l’ACFO qui représentait les intérêts sectoriels du monde de l’éducation canadien-français en Ontario pouvait encore s’inscrire en 1967, au moment de États généraux du Canada français, comme partie inhérente du Canada français. « À nos frères de la province mère, — écrivait-on alors — auxquels nous rattachent tant de liens, nous rappelons que si les minorités ont besoin du Québec, le Québec doit regarder les minorités comme le prolongement naturel de la nation canadienne-française à l’extérieur du Québec et de zones tampons pour la survie et l’épanouissement du Canada français. »

En 1970, l’ACFÉO se transforma en ACFO dans un processus de redéfinition identitaire maintenant fort bien connu. L’Ontario français se proposait de devenir une communauté en soi, qui cherchait sa propre complétude institutionnelle. « Proto-nation », « culture d’exiguïté », « petite société », « minorité nationale », peu importe comment l’on formule ce projet, il s’agissait d’une volonté de reproduire à une échelle réduite, à l’échelle provinciale, le vieux rêve canadien-français de faire société en Amérique. Il fallait dès lors réinscrire les anciennes institutions du Canada français dans une logique « ontaroise » : des écoles franco-ontariennes, une littérature franco-ontarienne, produire une histoire franco-ontarienne, des collèges et universités franco-ontariens. L’ACFO se proposait d’être l’institution politique de ce processus d’institutionnalisation de l’Ontario français ; institution parapluie transcendant les intérêts sectoriels et régionaux de la collectivité tout en créant une représentation politique qui construirait littéralement la communauté.



Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie (MCD) Université du Québec à Montréal



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités