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Sociologie politique

L’institution en Ontario français

Un texte de Joseph Yvon Thériault, PUBLIÉ LE 1 Mars 2004

Je terminerai mes propos sur l’université en rappelant cette intervention de Jean Robert Gauthier, au banquet organisé par l’ACFO, pour souligner sa retraite du Sénat. Jean Robert Gauthier y rappelait ses faits d’armes pour la langue française et notamment pour le développement des institutions autonomes en éducation. Son combat à l’intérieur du système séparé contre les écoles bilingues, plus tard pour des écoles secondaires et la gestion scolaire francophone enfin, le combat pour des collèges de langue française. Et de poursuivre, « il reste, dit-il, une institution que l’on n’a pas touchée ». J’esquisse alors un petit sourire en pensant qu’enfin un leader de la communauté va parler publiquement de l’Université. Mais non. Jean Robert Gauthier dit plutôt : « il ne nous reste maintenant pour compléter nos institutions d’éducation qu’à obtenir l’autonomie de gestion de TFO ». Décidément…, l’Ontario français a de la difficulté à penser l’institution universitaire.

Montfort ou l’institutionnalisation malgré tout

Alors que l’ACFO ne réussit pas à s’institutionnaliser, que l’Université d’Ottawa se (dé) institutionnalise allégrement, l’Hôpital Montfort peut sembler une contre preuve de ce que j’avance ici. N’est-on pas en présence d’une organisation qui, du moins symboliquement, devient une institution ?

On peut en effet, même si on arrivera à des conclusions complètement opposées aux siennes, reprendre l’interrogation sceptique de Gilles Paquet qui se demande par quelle opération du Saint Esprit « une clinique de quelques 200 lits qui ne saura jamais vraiment répondre qu’à une bien faible portion des besoins de la population franco-ontarienne d’une sous-région — l’Est de l’Ontario — est transformée (…) en une institution culturelle qui est le pilier de la collectivité franco-ontarienne et qui en vient à prendre des dimensions symboliques délirantes »? (p.63).

D’ailleurs, et Paquet le note aussi, l’un des arguments centraux du jugement de la Cour divisionnaire de l’Ontario renversant la décision de la Commission de restructuration des services de santé de fermer ou de transformer radicalement le statut d’hôpital de Montfort, fait explicitement référence, à la suite des témoignages des sociologues Raymond Breton et Roger Bernard, à la nature institutionnelle de la grosse clinique. Je cite la Cour : « les institutions sont essentielles à la survie des collectivités culturelles. Elles sont beaucoup plus que des fonctions de services. Elles sont des milieux linguistiques et culturels qui fournissent aux personnes les moyens d’affirmer et d’exprimer leur identité culturelle et qui, par extension, leur permettent de réaffirmer leur appartenance culturelle à une collectivité (…) Elles expriment l’identité du groupe, la présence française en Ontario et au Canada, la réalité française en Ontario et au Canada, la réalité française dans la vie publique, et la force de la vitalité de la collectivité (…). L’hôpital Montfort est un porte-étendard de la collectivité de la minorité francophone en Ontario, un symbole de la force et de la vitalité de cette collectivité »

Un tel jugement de Cour ne fait qu’activer le scepticisme. Comment en effet des gens, ayant été capables de convaincre la Cour qu’un gros hôpital bilingue à Ottawa était néfaste à l’expression de la réalité française dans la vie publique, sont-ils incapables de convenir que ceci est encore plus vrai pour l’université? S’il est important de se faire fixer la rotule d’un genou dans une institution homogène francophone ne le serait-il pas encore plus dans la formation intellectuelle de sa jeunesse? Et pourtant, ce sont les mêmes gens qui se taisent sur la canadianisation de l’Université d’Ottawa, qui siègent à son Bureau des gouverneurs, qui ne contestent pas le caractère largement anglophone de la Faculté de médecine, le bilinguisme de la Faculté de droit d’où sont issus les juristes –mais qui, nouveaux chantres de l’homogénéité linguistique en santé, réussissent à mobiliser des milliers de personnes pour affirmer que l’existence d’une grosse clinique homogène francophone de l’Est d’Ottawa est une catastrophe nationale.

Il faut pourtant bien convenir, et c’est là que Paquet se trompe, que si Montfort était une grosse clinique, par l’opération de la mobilisation, elle est belle et bien devenue une institution.

Je ne sais trop comment expliquer cette mobilisation. Je reprends encore ici rapidement l’analyse qu’en propose Gilles Paquet. L’enjeu, dit-il, dans la restructuration du système hospitalier d’Ottawa était au départ un simple enjeu de gouvernance — organisationnel dirions-nous — qui devait se régler par la création autour de l’Hôpital général d’un grand hôpital bilingue (sur le modèle de l’université d’Ottawa), capable de dispenser des services en français. Mais le rapport préliminaire de la Commission ne propose pas une telle chose à laquelle les élites francophones se seraient ralliées (à la onzième heure pense-t-il). Elle propose plutôt de maintenir l’hôpital Civic, l’institution historique anglophone d’Ottawa, comme institution d’enseignement et de recherche, et de faire de l’Hôpital général un grand hôpital de soins tertiaires qui engloberait tous les autres hôpitaux de la région à l’exception d’un hôpital communautaire anglophone de l’Ouest. L’une des raisons de ce projet « insensé » qui ne correspond nullement à ce que la Commission a proposé ailleurs, soit de restructurer le système hospitalier autour d’un seul pôle comprenant l’Hôpital le plus moderne et le plus lié à la Faculté de médecine, serait qu’une « élite anglophone » d’Ottawa ne pouvait accepter que le système hospitalier soit géré par d’anciennes institutions francophones encore fortement imprégnées – infectées, pour rester dans le langage médical — au sommet par la présence de cadres francophones — l’Hôpital général et l’université d’Ottawa par le biais de sa Faculté de médecine.

Gilles Paquet dit que l’on ne peut confirmer l’existence de ce coup mais que coup « il y a eu ». Je peux confirmer pour ma part qu’effectivement au lendemain du rapport préliminaire de la Commission ce n’est nullement la question de Montfort qui interpelle les dirigeants de l’université d’Ottawa et de la Faculté de médecine : c’est la place de la Faculté et de l’Hôpital général dans cette restructuration.

Si cette analyse est juste et ici l’on quitte l’analyse de Paquet, ce ne sont pas les élites francophones qui auraient relancé la question linguistique dans la question des hôpitaux –ce que leur reproche Paquet --, mais leur exclusion qui les aurait forcées à se rapprocher d’une contestation au départ locale, menée par des vieux militants de l’Est d’Ottawa. Mais, peu importe qui a perpétré le coup, au grand dam de Paquet, la question de la restructuration sortait ici d’une conception purement organisationnelle – de simple gouvernance — et prenait le contour d’un enjeu sociétal — la dualité nationale. La clinique de 200 lits de l’Est allait devenir par sa politisation un enjeu institutionnel d’envergure nationale.

C’est en sortant de l’orbite de l’Ontario français pour se réinscrire dans la vieille conflictualité nationale que Montfort s’est soudainement hissé sur le tréteau institutionnel. Le problème posé dans ces termes, la cour dut convenir que les institutions homogènes étaient nécessaires à la survie des deux grandes communautés linguistiques nationales. Mais c’est un cadeau empoisonné à l’élite franco-ontarienne qui n’est pas habituée à penser ses organisations comme des institutions nationales.



Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie (MCD) Université du Québec à Montréal



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités