À propos de Monde CommunContacts

Claude Lefort et Leo Strauss

Interprétation et art d’écrire : division, écriture et politique

Un texte de Myrtô Dutrisac, PUBLIÉ LE 12 Décembre 2007

Interprétation et art d’écrire : division, écriture et politique chez Claude Lefort et Leo Strauss1

Quelle est la situation actuelle de la réflexion philosophique sur la démocratie? C’est à partir de la supposition suivant laquelle il existe quelque chose de nouveau et de radical dans la philosophie moderne, soit la possibilité qu’elle a de s’exprimer ouvertement, que l’on souhaite travailler. En effet, si les penseurs classiques n’avaient pas l’espoir d’être entendus par tous, les penseurs modernes, pour leur part et pour la plupart, ont pu présenter leurs idées beaucoup plus librement. Et la démocratie libérale a été érigée sur cette parole philosophique libérée, affranchie par les Lumières, c’est-à-dire à partir d’un débat philosophique sur l’égalité, la liberté et le droit des individus. Il semble primordial de marquer ce changement, qui a pour effet d’associer, ou sinon de rapprocher, philosophie et politique. En même temps, on peut supposer que cette libération est responsable de la création d’une nouvelle menace pour la philosophie politique, qui aurait contribué à l’échec de la réflexion politique au XXe siècle. Car la défense tout comme la critique de la démocratie moderne peuvent conduire à l’exclusion ou à la dévalorisation de la philosophie politique2.

On examinera ce qui s’offre comme solution à ce problème chez Claude Lefort et Leo Strauss, deux auteurs dont l’œuvre pose la question du rapport entre le politique et la philosophie. De manière plus précise, il faut voir, avec ces auteurs, dans quelle mesure c’est à partir de conceptions particulières de l’écriture que l’on peut esquisser une réponse à la menace (que celle-ci se nomme « totalitarisme » ou encore « historicisme ») à laquelle a été confrontée la réflexion sur la démocratie au siècle dernier, conceptions de l’écriture qui supposent que l’on ne puisse faire l’économie d’une interrogation sur la division. Ainsi, notre réflexion sur la démocratie conduit à un questionnement sur la philosophie politique, qui conduit lui-même à un questionnement sur le discours et l’écriture philosophique.

Cet article se veut un exercice de pensée permettant de réfléchir à ces questions avec Lefort et Strauss. Pour ce faire, il faut d’abord examiner en quoi, pour eux, la cité est divisée, examen qui reposera sur l’analyse de leurs interprétations de Machiavel. Ensuite, il faut voir ce que suppose cette division pour l’écriture philosophique. Enfin, il faut voir ce qu’elle suppose pour la philosophie elle-même, pour la démocratie et pour le rôle que doit occuper le philosophe dans la cité. Cela permettra, en guise de conclusion, de discuter brièvement de la pertinence de l’œuvre de Lefort et de Strauss pour celui qui souhaite penser le politique aujourd’hui, et aussi d’évaluer dans quelle mesure ils échappent eux-mêmes aux menaces qui pèsent sur la philosophie et sur la démocratie moderne.

1. Claude Lefort, Leo Strauss et la question de la division chez Machiavel

Pourquoi avoir choisi de réfléchir avec Claude Lefort et Leo Strauss? Dans un premier temps, cette décision repose sur le constat suivant lequel, pour ces deux auteurs, il faut s’intéresser à la fois à ce qui appartient au monde du politique et au monde de la pensée. Car ce n’est qu’à la lumière du ici et maintenant et de son interrogation que l’on peut chercher à comprendre et à évaluer la situation présente3. Il nous semble que c’est en ne négligeant aucun de ces domaines que Lefort et Strauss résistent au danger associé à l’oubli du politique (on peut penser au «trop plein» d’eros philosophique d’un Heidegger), ainsi qu’à celui associé à l’oubli de la philosophie (on peut penser au « trop peu » d’éros philosophique associé à un Rawls ou un Rorty).

Dans un deuxième temps, ce choix nous a semblé pertinent puisque malgré cette ressemblance, les deux auteurs appartiennent à des traditions de pensée distinctes. Ils ont des conceptions différentes de la démocratie moderne, Lefort l’associant à une certaine vérité, même si celle-ci se renouvelle constamment, et Strauss l’associant à l’occultation de la vérité. Ils ont aussi des conceptions différentes de la philosophie moderne, l’une beaucoup plus optimiste alors que l’autre constate plutôt son insuffisance. Néanmoins, chacun à leur manière, et nous y reviendrons, Lefort et Strauss se présentent comme des défenseurs de la démocratie ainsi que de la philosophie.

Dans un troisième temps, ce choix d’impose à nous en vertu de leur commun intérêt pour Machiavel, à qui Lefort et Strauss ont consacré des ouvrages imposants, soit Le travail de l’oeuvre Machiavel et Pensées sur Machiavel. Cet intérêt permet de témoigner de la nouveauté de la libération de la parole associée à la philosophie moderne, à l’avènement de laquelle le Florentin ne serait pas étranger. C’est donc à partir de ces deux interprétations de son œuvre que l’on travaillera, celles-ci permettant d’introduire la thématique de la division.

Lefort décrit deux formes de division présentes chez Machiavel. La première est propre à la cité elle-même. Celle-ci est séparée de son origine, entendue comme principe générateur, c’est-à-dire comme apparition continuelle dans le discours du principe de la société et de l’action des hommes dans la société. Cette origine ne correspond donc pas à un moment de fondation singulier, mais elle se rapporte plutôt à la fondation plurielle et continue du corps politique, à l’émergence de chacune des étapes du devenir de la société, devenir qui est infini en raison du caractère divisé de la cité elle-même4. En effet, il existe en son sein même un conflit impossible à résoudre entre le désir des Grands, qui possèdent le pouvoir et qui commandent, et le désir du Peuple, qui ne possède pas le pouvoir et qui est commandé.

On peut donc parler de « division originaire du social »5 pour Lefort, et ce en deux sens : division de la société d’avec son origine, et division dans la société, qui est présente depuis son origine et est incarnée par cet antagonisme premier entre deux expressions différentes du désir6. De ces désirs ne peuvent naître que le conflit et l’instabilité, et selon Lefort, c’est du conflit et de l’instabilité que naissent à leur tour les lois qui favorisent la liberté, «la condition d’une ouverture du corps social à une histoire »7. Le désir du Peuple de ne pas être opprimé est vivant, il rend possible l’action dans le monde. L’ordre, donc, « ne s’institue pas dans la rupture avec le désordre, il se conjugue avec un désordre continué »8.

Selon Lefort, la seconde forme de division retrouvée chez Machiavel est propre à l’œuvre de pensée. D’une part, sa vérité est divisée: la signification de l’œuvre, aujourd’hui, n’est pas celle qu’elle avait au commencement ni celle qu’elle eut au fil du temps. Tout comme la société, elle n’échappe pas à la fracture du temps. Car même si l’œuvre « se donne tout entière dans son texte […] elle n’est ce qu’elle est que par la relation qui s’établit entre ce texte et ses lecteurs »9. Cela suppose que l’œuvre de pensée ne puisse être érigée en modèle, en vérité éternelle, puisqu’elle ne possède pas de sens dernier qui préexiste au travail de l’interprète, qui appartient toujours à une époque particulière10. D’autre part, pour Lefort, l’espace de l’œuvre est divisé puisqu’il comprend la pensée de son auteur mais aussi celle de tous ses lecteurs. Et le lecteur lui-même est divisé, tâchant de retourner au lieu de l’origine de l’œuvre tout en appartenant au ici et maintenant qui est le sien. En somme, le lieu de l’œuvre échappe toujours à notre compréhension complète puisque, tout comme la société politique, l’œuvre est en devenir11.

Autrement dit, c’est la même nécessité de la distance qui force à comprendre que le discours politique, tout comme celui de l’œuvre de pensée, n’est pas Un et n’a pas de vérité qui le dépasse. Cette nécessité nous rend conscients de « l’énigme de l’instauration et de la division dans la société et dans l’œuvre »12. Il y a division originaire du social, donc, mais aussi division originaire du discours. Chercher le sens de l’œuvre, interroger l’œuvre, signifie pour Lefort affronter cette énigme de la division. Si nous voulons découvrir ce qui s’offre à travers le discours de l’œuvre, cela suppose que nous nous rendions familiers de l’époque qui est celle à la fois de son dévoilement et de sa dissimulation13, car c’est à partir de cette époque que l’œuvre se donne à nous et nous propose une façon de voir le monde14.



Postdoctorante au CÉRIUM. Boursière du CRSH



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités