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Atelier du CIRCEM

La minorité anglophone de Gatineau et la frontière : entre accommodement et résistance

Un texte de Anne Gilbert, PUBLIÉ LE 22 Mars 2009

Avec la collaboration de Luisa Veronis, Brian Ray, Marc Brosseau et Caroline Andrew

La minorité anglophone de Gatineau jouirait d’une localisation privilégiée.  À proximité d’Ottawa, ses membres n’auraient qu’à traverser la frontière pour avoir accès aux ressources nécessaires pour vivre dans leur langue et transmettre leur culture.  Les choses ne sont cependant pas si simples, au quotidien. La frontière provinciale n’est pas qu’interface. Elle crée aussi des barrières assez étanches, dans des secteurs-clés de la vie collective parmi lesquels l’éducation, la petite enfance et la santé.  Les services municipaux ne sont en général accessibles qu’aux résidents, ce qui limite l’accès à certains programmes nécessaire à la survie des plus vulnérables tel le logement.  Jusqu’à quel point les anglophones de la région s’en accommodent-ils? Quelles stratégies ont-ils mis en place pour au contraire contrecarrer la frontière? Quelles en sont les effets sur leurs identités et leurs appartenances? Sur leur engagement citoyen?
Ces questions, en apparence banales, recoupent plusieurs interrogations actuelles quant à l’espace du social. Qu’en est-il des territoires, de ces lieux et espaces que l’on occupe matériellement et symboliquement, que l’on gère et contrôle, dans un monde marqué à la fois par l’ouverture et le resserrement des frontières? Par le mouvement et la mobilité et les tentatives des administrations de les restreindre, voire de les empêcher? Si de nombreux géographes et autres interprètes des rapports des sociétés au territoire prétendent à leur fin (Badie, 1995), l’effacement des frontières, ou du moins l’affaiblissement des médiations exercées par la frontière dans le vécu des individus et des groupes, n’a pas été vérifié (Dorion, 2006). Notre point de vue est que la frontière agit toujours, quoique selon des modalités nouvelles et différentes selon les groupes, comme un facteur structurant des sociétés. Nous le démontrerons en analysant les espaces de la vie quotidienne et les appartenances de certains de ces groupes, parmi lesquels les Anglo-Québécois, dans le contexte transfrontalier d’Ottawa-Gatineau. De même, alors que les citoyennetés deviendraient de moins en moins contraintes par la géographie à la faveur des mobilités accrues, on en sait peu sur les appartenances et les identités territoriales, sur leurs effets sur la participation et l’engagement, notamment à l’échelle locale et régionale. L’observation des parcours et représentations des membres de différentes minorités de la région, plus vulnérables et vraisemblablement plus susceptibles d’utiliser des stratégies particulières pour tirer profit de la structure d’opportunité qu’offre la frontière permettra de mieux comprendre les processus concourant au vivre-ensemble dans des sociétés caractérisées par de nouveaux rapports au territoire.

Ce texte présente les hypothèses guidant notre analyse de la frontière vécue au quotidien par la minorité anglophone de Gatineau.  Un bref survol des particularités de la région d’Ottawa-Gatineau sera d’abord offert. Il illustrera en quoi elle s’avère un terrain privilégié pour l’étude des territoires transfrontaliers, tels que mobilisés par les populations minoritaires. Les concepts utilisés pour leur interprétation, soit celui d’espace social, ou si l’on veut le lieu, dans son sens littéral, du lien social ainsi que celui de frontière, dans ce qu’il évoque à la fois de la limite et de l’interface, seront ensuite présentés. L’apport de la géographie de la vie quotidienne, qui constitue notre trame méthodologique, sera aussi souligné.  Enfin, nous développerons quelques propositions quant aux modalités par lesquelles les Anglo-Gatinois tirent profit de la frontière, individuellement et collectivement.  Ces hypothèses posent les premiers jalons d’un programme de recherche beaucoup plus large sur l’espace social des minorités en milieu transfrontalier. 



Professeur Département de géographie Directrice de recherche, CIRCEM Université d'Ottawa



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités