« Le lieu de la sociologie ». Ce titre n’est pas sans référence au grand livre de Fernand Dumont, Le lieu de l’homme. S’il sied bien d’évoquer des maîtres, en des moments solennels, je dois dire immédiatement que mon propos et le parcours qu’il veut décrire balisent beaucoup moins large que les pérégrinations de Dumont. Pour Dumont, en effet, le lieu de l’homme c’est la culture dans son sens anthropologique. Il s’agit pour lui d’une particularité propre à l’humanité et seulement à elle – les animaux n’habitent pas une culture; si les dauphins parlent dauphin, les humains ne parlent pas humain – et, son projet (le projet de Dumont) consistait à préciser les tribulations de cette culture tout au long du déploiement de l’humanité, des sociétés archaïques aux sociétés modernes.
J’aimerais simplement me raccrocher à la dernière portion de ce cheminement, celle qui décrit la culture des sociétés modernes, la culture qui a fait naître la sociologie et dont elle (la sociologie) vise à rendre compte. Pour Dumont, depuis les débuts de l’humanité, la culture a été la maison de l’homme, elle a été le cadre qui faisait l’unité entre l’univers des dieux – la transcendance qui donnait sens au monde – d’une part, et le monde de l’immanence, de la vie quotidienne. Cette compréhension unitaire du monde, par la culture, nous serait, à nous moderne, interdite, en raison de la sécularisation du monde. En effet, cette dernière a inversé l’ordre de l’explication du monde pour en chercher l’origine dans la vie quotidienne et non plus dans une volonté transcendante, ce qui a inscrit la pluralité des pratiques humaines à l’origine du monde. Ce processus a aussi historicisé la culture, c’est-à-dire l’a rendue contingente aux différents temps et peuples historiques.
Il reste néanmoins que la sécularisation, son pluralisme social et son relativisme historique, n’a pas aboli le besoin culturel de chercher un sens au-delà de la diversité, de tendre vers une explication qui ferait de l’origine des sociétés quelque chose d’antérieur à la praxis sociale. Mais, la maison de l’homme est à jamais fissurée. Pour Dumont, la culture moderne est irréductiblement déchirée entre une raison immanente qui cherche dans « l’événement » son lieu d’être, et une raison transcendante qui continue à chercher un « avènement » qui nous sortirait de la mondanité du monde. Prise dans ce déchirement irréductible, « la culture est donc, moins que jamais la maison de l’homme. Malgré tout, poursuivait-il, elle reste son lieu…1 », car l’humanité ne saurait se défaire d’une emprise dans la culture.
La sociologie ( en)quête du lieu de l’homme
Quand la culture n’est plus la maison de l’homme, il faut une science qui défriche le lieu de l’homme. La maison est fissurée, ce qui en reste est un questionnement interminable. La sociologie est fille de cette fissuration, elle cherchera à comprendre comment dans un univers irréductiblement pluraliste et historicisé, les hommes et les femmes continuent à vouloir faire société, à se donner des lieux. La démarche même du sociologue est tout empreinte d’une telle fissuration. Comme le rappelle Dominique Schnapper2 : « Le projet sociologique, lui, est né d’une inquiétude sur la capacité d’intégration des sociétés modernes : comment entretenir ou restaurer les liens sociaux dans des sociétés fondées sur la souveraineté de l’individu ». C’est pourquoi aussi la sociologie est à la fois particularisante par ses objets « le sociologue mène ses enquêtes et forge ses concepts dans une société particulière » et universaliste dans son intention, le sociologue « participe pourtant à un effort de connaissance rationnelle dont l’horizon est universel. »
On se rappellera comment chez Montesquieu, chez qui on peut voir le premier des sociologues, la loi avait deux sens différents, voire irréductibles; le sens d’une règle morale qui renvoyait à l’univers des mœurs et donc à la diversité de l’humaine condition, le sens d’un rapport nécessaire entre les choses qui renvoyait à un principe, à une loi générale. Le lieu de la sociologie se lovera quelque part, sans jamais s’y fixer définitivement, entre ces deux sens de la règle, entre le particulier et l’universel, entre les mœurs et l’esprit des lois.
On l’aura compris, c’est par l’universalité de la raison que les modernes chercheront à colmater la fissure introduite dans la culture et à redéfinir, sinon une maison, du moins un lieu de l’homme. Cette recherche ne fut pas veine. Disons-le immédiatement, à l’encontre d’une certaine pensée nostalgique dont Dumont ne fut pas toujours exempt, la réponse moderne à l’ébranlement de la culture traditionnelle n’est pas sans noblesse et originalité. Il s’agira dorénavant d’assumer la diversité et les particularités des expériences humaines, tout en leur donnant sens de manières réflexives. Le lieu de l’homme qu’allait ainsi indiquer la sociologie ne pouvait plus être un lieu naturel, mais un lieu construit, un lieu artificiel, un lieu réfléchi.