D’ailleurs, à partir des années 1960, dans une oscillation caractéristique de la réflexion scientifique (qui ne peut être séparée d’un contexte mondial devenu fortement rétif, pour de bonnes raisons, à l’affirmation de tout particularisme ethnique ou racial16), ce seront surtout des courants plus directement universalistes qui reprendront le dessus dans les débats disciplinaires, que ce soit sous l’aspect d’un structuralisme plus ou moins formaliste à la recherche des modalités naturelles de l’esprit humain17, ou bien d’une anthropologie historique critique, d’obédience marxiste, tiers-mondiste, développementaliste et/ou féministe, appelant à dévoiler les formes de domination de classe, d’âge ou de genre masquées sous la tradition et la culture. Plus récemment encore, les tendances postmoderniste ou post-coloniale, tout aussi critiques, ambitionnent d’effectuer une dénaturalisation épistémologique de toutes les appartenances collectives jugées essentialisantes (tout en appuyant instrumentalement certaines d’entre elles, considérées comme les plus aptes à éventer et contester le pseudo-universalisme de la tradition dominante), au profit des figures ontologiques, entre autres, du nomadisme, de l’hybridation, du flux et du réseau.
DÉPASSER L’ANTINOMIE ENTRE UNIVERSEL ET RELATIF, OU LA CONSIDÉRER COMME UNE ANTINOMIE DÉPASSÉE?
Cette question suppose certainement, à l’exemple de l’histoire de la discipline anthropologique constituée autour du rapport unité / diversité, de chercher une articulation complexe de ces deux dimensions toujours présentes. Pour ainsi dire, elle nous conduit à affirmer, dans un premier temps, qu’effectivement, il paraît nécessaire de « dépasser » l’antinomie, au sens où il s’avère impossible d’affirmer l’un des deux principes (universalisme et particularisme) sans immédiatement le nuancer par ce qu’il néglige mais présuppose à l’autre bout. Mais dans un second temps, il convient de souligner combien cette antinomie n’est en fait jamais définitivement dépassée (par suppression d’une des deux entités du binôme ou par synthèse réconciliatrice), et d’une certaine manière ne peut pas être dépassée, notamment, nous l’avons dit, parce qu’elle doit être présentée sous la forme d’une polarité irréductible entre deux principes articulés de façon interdépendante, mais aussi parce que les débats moraux, politiques et sociaux qui s’y rapportent continuent de se situer inéluctablement à l’intérieur de cette tension. De plus, faudrait-il ajouter, il est nécessaire de distinguer dans cette réflexion la raison théorique (qui peut se porter loin en direction d’un relativisme des mœurs et coutumes) de l’agir pratique en contexte, toujours irrémédiablement situé, contingent et donc par définition non relativiste.
« Dépasser » une antinomie…
Le dépassement de l’antinomie universalisme / relativisme semble à la fois inévitable et indispensable. Inévitable d’une part, car la position ultra-relativiste se révèle auto-contradictoire sur un plan logique et inconséquente sur un plan moral, comme cela a déjà été très souvent souligné. Sur un plan logique, affirmer l’égalité de toutes les cultures et l’impossibilité de les comparer, c’est encore poser un fait universel, c’est-à-dire l’existence comme fait avéré de cultures différenciées et hétérogènes, et ainsi tomber dans l’auto-contradiction performative (K.O. Apel) du « tout est relatif, sauf l’affirmation que tout est relatif »18 . Sur un plan moral, l’interdiction d’évaluer toute pratique ne provenant pas de sa propre culture, si elle part sans aucun doute d’un sentiment vertueux d’humilité visant à couper à la racine toute possibilité d’ethnocentrisme, aboutit au mieux à une indifférence polie (du genre « la démocratie pour les démocrates, la barbarie pour les barbares »), au pire à une complicité de crime, puisqu’il n’est plus aucun critère afin de condamner ou empêcher les pires atrocités, toujours potentiellement justifiables comme « culturelles » au nom d’un « processus de polarisation identitaire »19.
Un dépassement de l’antinomie indispensable d’autre part, car la défense forcenée d’un universalisme abstrait et inconditionnel se révèle rapidement intenable, rejetant d’emblée toute contestation dans l’univers méprisé du différentialisme particulariste. L’individuo-universalisme moderne, qui le plus souvent s’arc-boute sur une définition rationaliste et réductrice des droits fondamentaux20, ne peut voir dans les cultures que des espaces de barbarie, de domination et d’obscurantisme, instrumentalisées par les haines nationalistes ou fondamentalistes qui leur servent de médiations politiques. Dans cette perspective étroite, l’universalisme revendiqué élude totalement les conditions même de son apparition, le noyau métaphysique jusnaturaliste chrétien qui en sous-tend la possibilité21, ainsi que l’arraisonnement radical de la nature qu’il suppose22, n’ayant unifié le genre humain que par la constitution d’une nouvelle altérité fondatrice, celle de la matière brute, inerte et exploitable. De plus, dans ses versions contemporaines, cet universalisme cosmopolite et bienveillant, qui s’arroge le devoir éthique de combattre tous les replis ethniques et les ethnocentrismes communautaires (qu’ils soient de dimension locale, nationale ou civilisationnelle), s’exprime de facto sous les traits d’une prétention à la supériorité morale (comme lieu d’incarnation des droits de l’homme et de la démocratie) et d’une marchandisation de la planète, processus désormais nommé « mondialisation ». Bref, il est possible d’être extrêmement sceptique vis-à-vis de cette posture et de se demander si « la réalité de l’érosion et de l’écrasement des valeurs par la mégamachine techno-économique globale n’est (…) pas, d’une certaine façon, la vérité de l’universel, dès lors que ce dernier est exclusivement occidental et que son noyau dur n’est autre que l’économicisation / marchandisation du monde? » 23