Bien entendu, tout n’est pas devenu idyllique dans l’univers familial. Il ne s’est pas soudainement transformé en un havre de paix où les querelles, rancœurs et jalousies auraient disparu . Le reniement et l’abandon persistent ; et c’est d’ailleurs ce qui contribue à fragiliser considérablement l’individu. Il y a de ce point de vue une véritable « fracture familiale » qui sépare les individus qui bénéficient de la solidarité des proches et ceux qui en sont démunis.
La puissance de cette solidarité, dans un contexte d’hyperindividualisme et d’hyperconsommation, invite à réfléchir. Elle est comme un havre de solidarité gratuite dans l’univers marchandisé. Comment ne pas voir que ce lien familial, adopté par les individus, constitue désormais un des plus formidables leviers politiques de notre époque ?
Quand il s’agit de ses propres enfants, l’individu est prêt à tout : l’homme de gauche est capable de contourner la carte scolaire et son idéal de mixité sociale : il ira même — horesco referens — jusqu’à mettre ses enfants dans le « privé » ! De son côté, l’homme de droite ne va pas hésiter à dénoncer les méthodes pédagogiques « aberrantes » de ceux à qui il reproche, par ailleurs, de ne plus savoir faire respecter leur autorité. Pour sa descendance, le syndicaliste peut devenir capitaliste et le roi du pétrole se muer en un sage épargnant . « Mon fils, ma bataille », chantait Daniel Balavoine : la famille est, en effet, une des rares causes pour lesquelles on continue de partir en guerre sans hésiter.
Le développement durable de la personne
On peut, à partir de là, répondre à notre question initiale : quelle peut être, demandions-nous, l’utopie de notre modernité tardive ? Que peut espérer une société du risque et de la peur en laquelle la vie privée est devenue la valeur cardinale ?
Poser la question, c’est y répondre : l’utopie d’aujourd’hui, c’est le développement durable de la personne. C’est en assurant du mieux possible le destin des individus du berceau à la tombe que la collectivité pourra trouver sa fonction et son sens. Il y a là quelque chose de paradoxal, puisque c’est finalement au cœur de l’individualisation que le nouveau ressort du collectif vient à se nicher. C’est pourtant l’équation centrale d’une société des individus, au sein de laquelle n’a pourtant pas disparu toute forme de solidarité. La protection de soi-même et de ses proches dans un univers de plus en plus incertain constitue un aiguillon suffisamment puissant pour ranimer la flamme publique.
On objectera qu’un tel projet manque singulièrement d’allure et de panache ; qu’il n’a donc pas les attributs requis d’une utopie digne de ce nom. Mais, à y regarder de près, ce souci en apparence petit, égoïste, voire mesquin, pourrait s’avérer au bout du compte bien plus généreux et universel que les aspirations révolutionnaires au bonheur général de l’humanité ou à l’égalité de tous les hommes. Car, de proche en proche, ce qui est concerné par cette protection, ce n’est pas seulement le cercle étroit du foyer ; ce sont aussi les petits-enfants, les générations à venir et leurs conditions de vie. Assurer la protection des individus autour de nous, cela ne signifie donc pas seulement leur léguer un petit héritage ; c’est aussi et surtout leur garantir un monde vivable et acceptable, sans trop de conflits, de menaces ni d’indignité. La solidarité à l’égard de nos proches nous impose donc de désamorcer, autant que faire se peut, toutes les bombes à retardement que notre insouciance « présentiste » pourrait leur léguer : un endettement excessif, la dégradation de l’environnement, l’épuisement énergétique, les tensions internationales … Pris en ce sens, le projet prend vite des proportions gigantesques, même s’il ne prétend plus changer le monde.
Ceux qui seraient convaincus par cette première réponse pourront faire cette seconde objection. Que la collectivité ait à prendre en charge le développement durable de la personne, c’est-à-dire à la fois sa production et sa protection, n’est-ce pas renouer avec les plus noirs horizons que la modernité a conçus ? Ne s’agit-il pas d’une nouvelle version du projet totalitaire, ou, à tout le moins, de ce despotisme nouveau, propre à l’univers démocratique, dont Tocqueville prévoyait qu’il surgirait comme « un pouvoir immense et tutélaire, […] absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » ?
Dans son excellent roman de politique fiction, Globalia, Jean-Christophe Rufin a donné une vision particulièrement pertinente de ce scénario. On ne peut résister au plaisir de citer le passage, où il résume en une caricature saisissante les principes politiques de cette démocratie universelle de nos rêves … devenus cauchemars. A Globalia, écrit Rufin, « la priorité politique allait depuis longtemps à l’épanouissement individuel. Faire des études, acquérir une expérience professionnelle, voyager, développer sa créativité, tout cela était encouragé, aidé, financé même dans le cadre de l’Harmonie sociale. Le « droit à une vie longue et pleine » figurait dans la Constitution. Ce droit, qui répondait à un devoir de la société à l’égard des individus déjà existants, était naturellement plus fort qu’un hypothétique « droit à naître ». La société démocratique idéale de Globalia était parvenue à un stade de haute maturité, fondé sur une longévité maximale. Toutes les ressources étaient mobilisées vers le maintien de la santé et en activité d’individus à l’avenir de plus en plus grand. Plutôt qu’une multiplication sociale désordonnée par des naissances anarchiques, l’Harmonie sociale avait pour fonction d’achever la grande révolution démographique jusqu’à atteindre peu à peu l’objectif “mortalité zéro, fécondité zéro” » .
Pour éviter un tel scénario, il convient d’apporter une précision capitale à l’idée du développement durable de la personne. Car la personne qu’il s’agit de produire et de protéger dans cette perspective n’est pas n’importe quel individu : c’est l’adulte. Cette simple précision permet de donner un principe directeur susceptible d’éviter les excès et dérives de l’idéologie du « développement personnel ». Produire des adultes, cela ne signifie pas fabriquer des êtres manipulables et utilisables à merci, mais former des êtres autonomes, dotés des traits essentiels de l’âge adulte ; ceux que nous avions repérés dans un chapitre précédent : l’expérience, la responsabilité, l’authenticité. Protéger des adultes, cela ne signifie pas ôter toute espèce de responsabilité aux individus par une assistance de tous les instants, mais au contraire protéger ce qu’il y a d’adulte en eux, c’est-à-dire les conditions d’exercice de l’autonomie, mais aussi la possibilité d’approfondir ces trois qualités de l’âge adulte. Aider les individus à devenir et à demeurer adultes dans un monde, où il est devenu plus difficile de l’être, et où l’assistance risque à tout moment d’infantiliser celui qui en bénéficie : voilà le défi à relever. Il montre qu’une politique du développement durable de la personne ne peut faire l’économie d’une philosophie des âges de la vie, en tout cas d’une perspective susceptible d’établir une définition claire de la maturité. Si l’on accepte ces réponses, on doit alors admettre qu’il est devenu plus urgent que jamais de repenser le rôle de l’Etat dans son rapport aux individus et au cours de leur existence.
II- De l’Etat-providence à l’Etat-solidaire
Dans un passage très suggestif de son livre, Nos temps modernes , Daniel Cohen se demande où va le travail humain. Habituellement, pour répondre à cette question, les économistes utilisent la trilogie classique : agriculture, industrie, service. Elle permet d’interpréter l’évolution de l’économie moderne de la manière suivante : le travail s’est déplacé, d’abord, de l’agriculture à l’industrie (révolution industrielle), puis de l’industrie aux services (révolution du tertiaire). Mais la question qui se pose aujourd’hui est que l’ère de la productivité (donc de la restriction d’emploi) atteint désormais le secteur tertiaire lui-même. Où diable va donc s’en aller l’emploi ? C’est ce raisonnement qui a alimenté les thèses quasi messianiques sur la « fin du travail ». Le seul problème est que ce scénario n’est guère plausible. Tous ceux qui n’ont pas de travail le regrettent et tous ceux qui en ont, trouvent qu’ils en ont trop.
Pour répondre à la question Daniel Cohen propose de forger une autre trilogie qui permet de mieux saisir la nature des mutations contemporaines : 1) Un premier secteur concerne la production des objets (la fabrication et toutes les activités de conseil aux entreprises : marketing, publicité, …). Ce secteur représente un part constante depuis un siècle (environ 40 %), même si en son sein la part du conseil et de la production proprement dite a changé. 2) Un deuxième secteur rassemble les activités d’intermédiation (activités commerciales, assurances, banques, …). Il est lui aussi remarquablement stable : environ 20 % depuis un siècle. 3) Qu’en est-il des 40% restant ? Le solde comprend l’agriculture et ce qu’on peut appeler les services sociaux, c’est-à-dire l’éducation et la santé. C’est dans ce domaine, note Daniel Cohen, que les mutations ont été les plus spectaculaires. Au sein de ce troisième secteur, l’agriculture a quasiment disparu, et ce sont les services sociaux, qui constituent la grande majorité des emplois. D’où cette conclusion : « Il ne s’agit pas d’une rétraction de la place de la production d’objets stricto sensu dans le volume de l’emploi, mais de la substitution de la production de l’homme par la terre (agriculture) par la production de l’homme par l’homme (éducation, santé) ».
Cette analyse particulièrement brillante permet de vérifier que l’utopie du développement durable de la personne est déjà largement à l’œuvre dans la structure économique de nos démocraties tardives. Un concept clé de l’économie contemporaine le montre : celui, créé par l’économiste Gary Becker, de « capital humain ». De même, remarque Becker, qu’il existe un capital financier permettant d’animer la production, chaque travailleur dispose d’un capital humain qui lui permet d’exécuter les tâches qui lui sont confiées. Le travailleur, mais aussi la société ou la firme, se doit de gérer ce capital propre, de manière à l’enrichir et à protéger. Il faut pourtant voir que cette notion reste neutre en termes de protection sociale : l’idée de capital humain peut autant signifier la capitalisation de l’humanité que l’humanisation du capital. Et si l’on veut faire pencher la balance plutôt du second côté, on ne peut faire l’économie d’une intervention de l’Etat, même s’il convient d’en cerner avec précision les limites.