La problématisation contemporaine des questions relatives à la mémoire et à l’identité collective est attribuable à de nombreux facteurs dont ont été témoins les XIXe et XXe siècles et plus particulièrement les soixante dernières années : importance croissante des mouvements migratoires transnationaux, multiplication fulgurante des moyens de communication et des médias d’information, accélération de l’industrialisation et de l’urbanisation, émergence de la « société de l’information », etc. La conjugaison de ces facteurs a provoqué l’effritement du mode de vie traditionnel des sociétés occidentales – souvent rural et agricole –, de leurs structures traditionnelles et de leurs anciennes solidarités. L’altérité, pour reprendre un terme bien à la mode de nos jours, et le relativisme culturel ont fait irruption dans la vie des Occidentaux, y compris dans celle des minorités francophones hors Québec, dont l’identité et les certitudes de jadis ont été profondément ébranlées. Aujourd’hui, il n’est pas rare d’entendre parler d’identités « plurielles », « fragmentées » et en concurrence. Les identités se définissent en fonction de critères multiples comme, par exemple, la culture, la langue, l’État, la religion, la classe sociale, le groupe ethnique ou le sexe auquel on appartient, lorsque ce n’est pas en fonction de plusieurs de ces critères à la fois. La fondation de l’identité collective sur des assises « mémorielles » est devenue un défi. Dans ce court texte, nous tenterons d’établir sommairement les grandes lignes du rôle de la mémoire et de la référence au passé dans la construction – et la déconstruction – identitaires du Canada français. Depuis le XIXe siècle, ce dernier a vu son cadre de référence identitaire se redéfinir et se fragmenter au rythme de son évolution politique, socio-économique et démographique. De quelle manière ce phénomène a-t-il modifié la part de la mémoire dans le processus de construction identitaire des minorités francophones au XXe siècle? Dans quelle mesure celle-ci fut-elle renforcée, modifiée ou tout simplement évacuée?
La construction identitaire du Canada français – et de ce qu’il est devenu durant la deuxième moitié du XXe siècle – découle d’une tension évolutive entre forces centripètes et centrifuges, entre la représentation de la francophonie canadienne comme un groupe relativement unifié, voire homogène, et les facteurs de fragmentation qui ont menacé son intégrité identitaire. Il serait sans doute trop facile, voire simpliste, de distinguer dans l’histoire de la francophonie canadienne un « avant » et un « après », une rupture qui aurait brisé radicalement l’unité du Canada français pour le plonger immédiatement dans une période de fragmentation et de remises en question identitaires. La réalité de la construction identitaire de la francophonie canadienne est beaucoup plus complexe et résulte d’impératifs à la fois « nationaux » – entendu ici au sens canadien-français du terme – et régionaux. Nous postulons, cependant, qu’il a existé une telle chose que le projet national du Canada français, du moins jusqu’au mitan du XXe siècle. Ce projet fut porté par un réseau institutionnel et associatif d’envergure pancanadienne, voire panaméricaine, et était fondé sur la notion de tradition, entendue ici non pas dans son sens anthropologique ou « primaire », mais plutôt dans son sens « secondaire », comme référence partagée à un même passé et à une expérience collective distincte. Ce projet, pour exister, ne nécessitait pas forcément l’adhésion unanime de tous ceux que ses « définisseurs » visaient à regrouper. Il fut suffisamment important, toutefois, pour mobiliser de nombreux intellectuels et militants sur plusieurs générations, jusqu’au moment où la tendance à la fragmentation l’emporterait sur la tendance à la cohésion, où les forces centrifuges prendraient plus clairement le dessus. Dès lors, si le réseau institutionnel et associatif sur lequel reposait le projet national canadien-français fut démantelé, le rapport au passé de la francophonie canadienne en serait profondément bouleversé et cesserait largement d’agir comme élément de définition identitaire.
Dans les pages qui suivent, nous nous interrogerons sur l’évolution de la place de mémoire dans la construction identitaire de la francophonie canadienne et, plus précisément, sur les conséquences qu’a eues cette évolution parmi les minorités francophones du pays. Précisons d’emblée les nombreuses limites que comporte ce texte. Il va sans dire qu’une problématique aussi vaste mérite un traitement beaucoup plus exhaustif que nous pourrons lui accorder dans un texte aussi bref1.Nous tenterons, tout au plus, de comprendre certains aspects du rapport au passé et à la tradition selon une perspective essentiellement historique et diachronique et de placer cette question au centre de l’évolution des rapports entre le Québec et les minorités canadiennes-françaises2.