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Atelier du CIRCEM

Péguy et la « fausse république » du Québec

Un texte de Gilles Labelle, PUBLIÉ LE 18 Septembre 2008

Texte paru dans Le Devoir, 19 avril 2008

Le Québec serait-il passé de la « mystique » à la « politique »? C’est la question que l’oeuvre de Charles Péguy (1873-1914) pourrait amener ses lecteurs à poser s’ils tentaient de comprendre la situation du Québec depuis 1960.

Péguy a été beaucoup lu avant la Révolution tranquille. On le sait grâce à des travaux récents (E.-Martin Meunier et J.-P. Warren), plusieurs des acteurs et des penseurs les plus importants de cette révolution se réclamaient du personnalisme chrétien, dont Péguy peut être considéré l’une des sources. Par exemple, il est aisé de repérer dans l’œuvre de Pierre Vadeboncoeur les traces d’une méditation de Péguy, entre autres dans L’autorité du peuple paru en 1965. Cela dit, la lecture de Péguy ne peut manquer de désarçonner de prime abord les modernes que nous sommes : ne condamne-t-il pas en effet sans équivoque ce qu’il appelle le « monde moderne », le monde que « nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer, insiste-t-il, le monde moderne »? Plus encore, ne vante-t-il pas, alors même que s’annonce la guerre (il y mourra en septembre 1914) les vertus de la « race française »? Péguy, passé du socialisme et du « dreyfusisme » (la défense du capitaine Dreyfus, accusé à tort d’espionnage) au nationalisme d’abord, au catholicisme ensuite, ne serait-il pas un précurseur du « fascisme à la française » (c’est à peu près ce que pense, entre autres, Bernard-Henri Lévy)? Péguy, en somme, sent le soufre; le Québec moderne est prompt à traquer les nostalgies de l’ancien régime, à écraser encore et toujours l’infâme. Si on ajoute à cela que la prose de Péguy est sinueuse, qu’il multipliait les parenthèses, les apartés et les digressions, traitant la langue française comme personne n’avait osé le faire jusque-là et comme personne n’osera sans doute le faire après lui (Gilles Deleuze), toutes les raisons paraissent bonnes de fuir ses écrits, que ses critiques jugeront moins « exigeants » que simplement « encombrés ».

Cette prose devrait pourtant nous alerter. Péguy prenait un soin maniaque non seulement de son écriture, mais, lui-même éditeur des fameux Cahiers de la quinzaine, de la mise en pages et de l’impression (on dit qu’il se rendait sur place pour examiner le travail des imprimeurs). Son intention, ce qu’il « voulait dire » à ses lecteurs en écrivant comme il le faisait, on ne la connaîtra sans doute jamais; mais on peut chercher à prendre la mesure des effets que suscite la lecture de ses écrits. En quelques mots : impossible de les « parcourir », de les lire, comme la prolifération des publications nous y invite de plus en plus, « en diagonale ». Ou on lit Péguy lentement, attentivement, ou on ne le lit pas. Et si on accepte de le lire, de plonger dans cette œuvre immense (composée en moins de vingt ans), on y découvre bien autre chose que ce que la rumeur des lecteurs pressés en dit (ce qui n’empêche nullement de discerner ce qui nous en éloigne). Peut-être même, avancerai-je, y trouverons-nous de quoi réfléchir la condition du Québec contemporain.

Je l’ai relevé : Péguy pourfend le « monde moderne ». Encore faudrait-il prendre le temps de demander ce qu’il veut dire par là. Posons un jalon: Péguy juge le monde moderne du point de vue du « crédit » (il dit parfois : de la « croyance », de la « créance »).  Le monde moderne est, d’un côté, un monde qui refuse d’accorder du crédit, un monde qui « discrédite » systématiquement; le monde moderne, écrit Péguy, c’est un « monde qui fait le malin », c’est le monde « de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire », le monde « de ceux qui ne croient à rien » (toutes les citations sont tirées de Notre jeunesse, une sorte de bilan du dreyfusisme écrit en 1910). Lisant Péguy, on comprend que sa critique ne concerne pas d’abord le doute méthodique de Descartes; son idée est plutôt que le monde moderne est essentiellement dressé contre ce qui n’est pas lui, plus encore, n’est rien d’autre que la critique de ce qui n’est pas lui. Le monde moderne, en ce sens, est parasitaire, il vit aux dépens d’une réalité qu’il n’a pas faite et dont la critique est censée suffire à l’instituer. C’était là le sens de la féroce opposition de Péguy au « combisme », au gouvernement d’Émile Combes soutenu par le socialiste Jaurès, qui substitue selon Péguy à l’œuvre de « restauration » (je reviendrai sur ce mot) de la République la critique démagogique de l’Église catholique. Comme si cette critique suffisait à fonder la République, comme si celle-ci pouvait s’instituer simplement en faisant reculer son adversaire (qu’elle devra d’ailleurs ménager ou présenter comme plus fort qu’il ne l’est réellement, car que fera-t-elle après sa disparition?).

Ceux qui s’intéressent aux penseurs de la Révolution tranquille auront peut-être reconnu là une idée-force d’un ouvrage injustement oublié, le Journal d’un inquisiteur de Gilles Leclerc. Foudroyante intuition de Leclerc, avant même que ne s’amorce la Révolution tranquille (paru en 1960, son livre est écrit à la fin des années 1950) : le problème du Québec est qu’il se définira désormais essentiellement par l’« incrédulité » à l’égard du précédent « régime ethno-théologico-politique », se révélant incapable de définir positivement une société nouvelle. Ce qui sera seul mis en partage, en d’autres mots, sera le discrédit des anciennes autorités; cela nous tiendra lieu de fondation. Près de cinquante ans après Gilles Leclerc, ne sommes-nous pas à même de mesurer à la fois la prégnance et les effets induits par une telle attitude « moderne » (au sens de Péguy)? À quoi tient l’acharnement de l’opinion, des médias, des intellectuels, contre l’Église catholique, alors qu’il y a longtemps qu’elle ne représente plus rien politiquement et culturellement dans notre société? On dira : mais n’avez-vous pas vu au moment des audiences de la Commission Bouchard-Taylor à quel point les catholiques sont puissants? Comme si on était incessamment menacé d’un retour à avant 1960, comme si la « Grande noirceur » menaçait de nous tomber dessus demain matin, comme si le Cardinal Ouellet planifiait un coup d’État… Cela, alors même que les conservateurs de la revue Égards admettent que l’heure est venue pour les traditionalistes et les catholiques de passer à la « résistance conservatrice » si ce n’est aux catacombes. En fait, l’Église catholique est tellement hors circuit qu’il a fallu trouver un autre adversaire pour s’acharner contre lui et avoir ainsi l’impression de fonder un moment républicain dont la vérité est simplement qu’il n’a jamais eu lieu dans le Québec d’après 1960 : comme l’illustre au mieux l’état pitoyable de notre système d’éducation, c’est aux institutions indissociables, comme dans le cas de l’Église, d’une référence forte à l’idée d’autorité, que nos révolutionnaires parasitaires et notre République manquée ont imaginé de s’en prendre avec un acharnement qui ne cesse pas (c’est le sens de notre délire pédagogique) même si tout est en ruines depuis longtemps. – Vieillotte la prose de Péguy? Pas au point de ne pas nous interpeller sur les histoires que nous nous racontons à propos de l’« État du Québec », comme si on pouvait instituer un État, une République sans douleur, sans moment fondateur, simplement en s’opposant aux institutions ou à ce qu’il y avait avant, « en faisant le malin ».

Mais revenons à Péguy et à son analyse du monde moderne. Celui-ci n’est pas fondé seulement sur le discrédit, qui ne suffira jamais même pour seulement donner l’apparence d’une fondation républicaine. Le monde moderne est parasitaire en un deuxième sens pour l’auteur de Notre jeunesse. Paradoxalement, les modernes marient aisément discrédit et crédit: tout en ricanant de tout – question en aparté, à la Péguy : s’est-on déjà demandé pourquoi les Québécois ont fait du rire une industrie? –, ils sont englués dans le dogme, ils ont, écrit Péguy, une « métaphysique inavouée » (on dirait aujourd’hui une idéologie). Ce qu’ils opposent à l’Église, en effet, c’est la République, dont ils ne cessent de célébrer les accomplissements. Au fond, le paradoxe n’est qu’apparent : il faut bien, puisqu’on ne fonde rien de positif en se contentant de s’en prendre à l’adversaire, se faire croire pourtant que l’entreprise est un succès. Moins on fonde, plus on proclamera que tout est d’ores et déjà fondé, accompli, et qu’on peut en être satisfait : la IIIe République que critique Péguy n’arrêtait pas de vanter son « équilibre », édifié sur ces « classes nouvelles » qui, situées « au milieu », en garantissaient la durée, la stabilité (dixit Léon Gambetta). « On ne peut pas fonder toujours », dit le pseudo-républicain, « ça fatiguerait ».

Parasitisme de second degré, insiste Péguy: non seulement le monde moderne évite-t-il de se fonder positivement en se contentant de la critique, mais il vampirise ce qu’il appelle la « mystique républicaine » pour lui retirer toutes ses arêtes, pour en faire une « politique ». « Tout commence en mystique et finit en politique ». Il n’est pas facile de faire entendre en peu de mots ce que Péguy veut dire par là; disons, pour faire vite, que la République est pour lui un principe « spirituel », un « esprit » qu’on peut opposer aux « autorités temporelles », en l’invoquant, en le « restaurant » inlassablement contre celles-ci. La mystique républicaine, selon lui, était elle-même une restauration de la mystique juive (la Loi mosaïque, qui prescrit le Juste et le Bien) et de la mystique chrétienne (la charité); dans De Jean Coste, Péguy expliquait que la République, qu’il concevait socialiste, devait s’entendre comme un ouvrage perpétuel contre la misère, afin qu’il n’y ait aucun laissé pour compte, aucun « damné ». Tâche infinie, puisqu’il suffit d’une seule exception, d’une seule injustice (Dreyfus par exemple), pour que la République soit considérée inachevée, à restaurer ou à refonder. Pour Péguy, la République ne peut jamais être tenue pour accomplie, c’est là le contre-sens absolu, un « crime » même, puisqu’elle est ainsi vidée de son sens.

Ici encore, le parallélisme avec le Québec s’impose. Certes, personne n’oserait proclamer que tout est accompli dans la société québécoise; mais, pour reprendre l’exemple des audiences de la Commission Bouchard-Taylor, comment ne pas être frappé par ce mantra – devenu une véritable idéologie – que les Québécois aiment se répéter au sujet de leur « ouverture à l’autre », de leur « tolérance », de leur « capacité d’accueil », etc. À en entendre certains, le Québec ne serait même rien de moins qu’une sorte de « société modèle » – à l’image du Canada, remarquons-le, convaincu de sa « supériorité morale » du fait de son multiculturalisme. Quel est ce ton, sinon celui d’une petite « République de satisfaits » – à l’inverse d’une République conçue comme un chantier, comme un ouvrage toujours à reprendre tant qu’il restera une seule misère, une seule injustice?

Tourmenté par un combat qu’il estimait inachevable contre l’injustice, de plus en plus isolé, Péguy finit par sombrer dans ce qu’il dénonçait. Même ses lecteurs les plus sympathiques l’admettent: pour lui aussi, « tout commence en mystique et finit en politique ». Comme les pseudo-républicains satisfaits qu’il pourfendait, lui-même a cru voir dans la République en guerre de 1914 – qui restaurait celle de 1792 croyait-il – la mystique enfin! incarnée. L’esprit était devenu présence réelle. D’où des propos outrageux, injustes (par rapport à Jaurès entre autres). D’où son enthousiasme pour la guerre. D’où sa célébration de la « race française » (mais qui n’a rien de « biologique » cependant), associée à l’« héroïsme » et à la « sainteté ». Et d’où la rumeur que Péguy, c’est le « fascisme à la française ».

D’où aussi l’effort qu’il faut pour le redécouvrir, derrière ce fatras – pour redécouvrir que c’est à nous qu’il parle si l’on estime que la fatigue ne l’a pas emporté, que « fonder, ça ne fatigue pas toujours », que la République du Québec est à faire.



Professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa. Directeur de recherche au CIRCEM



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités