LE RÉPUBLICANISME ANTIMODERNE DE CHARLES PÉGUY
«… nous [...], fondateurs de cité...»
(Platon, La République, 378e-379a)
Introduction
Charles Péguy répondait de cette façon aux lecteurs qui croyaient discerner une rupture dans son œuvre : « On peut publier demain matin mes œuvres complètes. Non seulement il n’y a pas une virgule que nous ayons à désavouer, mais il n’y a pas une virgule dont nous n’ayons à nous glorifier1 ». On n’est pas obligé de croire Péguy sur paroles, non seulement parce qu’un auteur n’est pas le meilleur juge de son œuvre, mais aussi parce que son parcours, du socialisme au patriotisme et au catholicisme, a souvent été considéré, dans la foulée des travaux de Zeev Sternhell en particulier, comme symptomatique de la dérive d’une partie des socialistes de la fin du XIXe siècle vers des idées et des pratiques annonciatrices du fascisme2. Mon intention dans ce texte n’est pas de contester directement ce genre de lecture et d’interprétation, ce qui exigerait la présentation d’une contre-interprétation d’ensemble de l’œuvre de Péguy que je ne suis pas en mesure de fournir; plutôt, je me contenterai de tenter de démontrer qu’il y a une continuité certaine entre un écrit relevant de la période socialiste de Péguy – De Jean Coste, publié en 1902 – et un autre – Notre jeunesse, publié en 1910 –, qui suit son passage au patriotisme et au catholicisme.
Exposant de manière schématique ma thèse dès le départ, je dirai que la continuité entre ces deux ouvrages de Péguy tient pour l’essentiel à une même critique du « monde moderne » – auquel il me faut préciser tout de suite que Péguy donne un sens particulier, qu’il importe certainement de distinguer de ce que la « modernité » en est généralement venue à signifier pour la pensée contemporaine3. Cette critique entraîne, entre autres conséquences, d’abord une défense de ce que Notre jeunesse appellera la « mystique », par opposition à la « politique »; ensuite, un souci pour la question de la « fondation » de la République, dont on ne saurait prétendre selon Péguy qu’elle a été accomplie; enfin, une défense de la figure du « héros » (ou même du « saint »), par opposition à celle de l’« intellectuel ». Tous ces éléments sont étroitement liés dans l’esprit de Péguy. Pour dire, ici encore, les choses schématiquement : le « parti intellectuel » ayant en propre d’estimer que la fondation de la République a déjà eu lieu, celle-ci lui paraît forcément, selon Péguy, être appelée à s’installer à demeure dans la « politique », qui consiste à préserver les acquis et à régler la marche en avant vers un progrès tenu pour irrésistible – l’articulation de ces éléments définissant précisément ce que Péguy désigne comme le « monde moderne ». En tant que critique de ce « monde », Péguy, au contraire, tient la fondation de la République pour non accomplie et en conséquence en appelle à la « mystique », c’est-à-dire à la « restauration » des impératifs propres à l’« instauration » républicaine, qui exigent pour s’accomplir des actes « héroïques » (si ce n’est auréolés de « sainteté », tellement ils manifestent d’abnégation). Certes, le vocabulaire que j’utilise – « intellectuels », « héros », « saints », « fondation », « instauration », « restauration », « politique », « mystique » – appartient pour l’essentiel à Notre jeunesse plutôt qu’à De Jean Coste; cependant, mon hypothèse est justement que, par delà les variations de vocabulaire, l’argumentaire de ce dernier ouvrage est structurellement assimilable à celui qu’on peut repérer dans le premier. Étant donné ce qui précède, je procéderai en suivant d’abord de près l’argumentaire de De Jean Coste, me reportant dans un deuxième temps à Notre jeunesse pour établir les correspondances.
De Jean Coste ou de la misère comme principe fondateur
Jean Coste est un roman d’Antonin Lavergne, publié en 1901 dans Les Cahiers de la Quinzaine4. L’ouvrage a été d’autant plus injustement ignoré par la critique et par le public lecteur selon Péguy que le thème central en est la condition misérable des instituteurs dont la IIIe République s’enorgueillissait pourtant de faire ses « hussards noirs ». En ce sens, c’est toute l’hypocrisie de cette République, sa « fausse monnaie », que dévoile selon Péguy la froideur avec laquelle a été accueilli ce roman; aussi De Jean Coste délaisse-t-il rapidement le commentaire littéraire pour présenter ce que Péguy entend par socialisme, seul à même, selon lui, de donner son plein sens au principe républicain tel qu’il l’entend.
Péguy commence par distinguer et opposer dans De Jean Coste deux conceptions du socialisme, qui définissent, insiste-t-il, deux « genre d’hommes » et deux manières de « gouvernement général5 ». Ces conceptions reçoivent diverses appellations : parfois les « romantiques » sont opposés aux « classiques » (DJC, p. 1015); ailleurs et le plus souvent, l’opposition est dite passer entre les « théâtreux » et les « travailleurs » (DJC, p. 1015-1016, 1020, par exemple). « Romantiques » ou « théâtreux » ont ceci de propre qu’ils s’exhibent, qu’ils se mettent en scène, en d’autres mots qu’ils se situent essentiellement sur le terrain de la « représentation »; à l’inverse, « classiques » ou « travailleurs » répugnent à la représentation, à la mise en scène, à l’exhibition, ne proposant pour tout horizon qu’un modeste et inlassable « travail ».
Le socialisme de la « représentation » est dominant parmi les courants socialistes de la IIIe République et se trouve en phase avec cette dernière, au sens où il en prolonge certains des traits les plus caractéristiques selon Péguy. Le type humain et le gouvernement qui lui correspond ont en commun, pour l’essentiel, de prétendre à un achèvement, mieux, à un accomplissement et d’exhiber la satisfaction que cette situation ne peut manquer de susciter chez eux. Les socialistes « théâtreux » affectent ainsi un « orgueil de parti, une affection de grandeur, un goût bourgeois de la cérémonie et de la représentation » (DJC, p. 1015). C’est qu’ils sont satisfaits à la fois de l’existence de la République, qui fait reculer ses adversaires, les monarchistes et l’Église, et de l’existence d’un parti socialiste, déjà puissant et qui s’arc-boutera éventuellement à la République pour la conduire à son terme, qui est sa transformation en une « République sociale » – car non seulement la satisfaction ressentie devant les accomplissements n’empêche pas la croyance au progrès, mais elle s’arrimerait plutôt à elle, les progrès passés étant considérés garants de ceux qui suivront. Dans l’immédiat, ces socialistes embrassent selon Péguy la logique démagogique des gouvernements républicains qui mettent spectaculairement en scène la défaite de leurs adversaires, cherchant par là à faire croire que celle-ci suffit à fonder la République; à faire croire, autrement dit, que la République peut être fondée en quelque sorte négativement, du seul fait du recul des monarchistes et des ecclésiastiques, plutôt que positivement. Voilà pourquoi, écrit Péguy au tout début de son ouvrage, usant d’une formule qui fait allusion à la répression gouvernementale anticléricale et qui pourrait paraître de prime abord énigmatique, « je n’avais pas de la joie de ce que les gendarmes embarquaient les sœurs en troisième » (DJC, p. 1011).
Autant le type humain et de gouvernement correspondant au socialisme des « théâtreux » exsude la satisfaction à l’égard des accomplissements et la confiance en l’avenir, autant, au contraire, le socialisme du « travail » connote la modestie et l’inquiétude, nourries par le sentiment de l’inaccomplissement. Le refus de la mise en scène, de l’exhibition, tient ici à ce qu’il n’y a, selon Péguy, aucune raison de pavoiser, ni l’existence de la République ni les avancées du socialisme n’étant garanties par quoi que ce soit, la croyance au progrès relevant d’une inavouée et fausse métaphysique. Estimant que le recul des adversaires ne supplée en aucune façon à l’accomplissement positif de la République, ce socialisme ne propose rien d’autre à ceux qui militent dans son sens qu’un patient et inlassable travail, au ras du sol – De Jean Coste s’amorce d’ailleurs par une réponse que donne Péguy à la lettre d’une institutrice pauvre qui lui réclame du travail –, afin que le gouvernement républicain devienne effectivement la « chose » de tous, ce qui suppose que pas un seul citoyen ne soit laissé pour compte.
On pourrait croire que cette opposition entre ces deux conceptions du socialisme relève au fond d’une « querelle de famille ». C’est tout le contraire selon Péguy, qui n’hésite pas à affirmer que l’opposition est structurante pour toute l’époque, qu’elle dépasse infiniment les oppositions que l’on tient généralement pour les plus importantes (républicains/monarchistes, laïques/catholiques) : « en réalité, il y a peut-être plus de différence entre ces deux genres qu’il n’y en a entre les ennemis politiques et sociaux les plus acharnés. Il y a peut-être entre ces deux genres la plus profonde, et la plus grave des séparations contemporaines »; entre eux se loge « peut-être [...] le plus profond des dissentiments contemporains » (DJC, p. 1016). Ou la République est fondée par la négative, c’est-à-dire démagogiquement proclamée accomplie du fait que ses adversaires reculent; ou elle est honnêtement présentée comme une tâche qui exigera des efforts titanesques pour advenir tellement ses exigences sont élevées – tel est le clivage qui déchire non seulement le socialisme français, mais rien de moins que tout l’univers politique selon Péguy.
Cette opposition étant posée, Péguy entreprend de procéder à un long développement, qui constitue le noyau de De Jean Coste, sur la misère, dont la reconnaissance impérative est censée constituer, à ses yeux, le principe qui puisse fonder tant la République que le socialisme tel qu’il les entend. Reconnaissance que la IIIe République, selon lui, refuse absolument, préférant plutôt célébrer l’avènement d’une « classe nouvelle » censée assurer sa solidité et sa pérennité6.
La misère selon Péguy est à distinguer soigneusement de la pauvreté. Celle-ci consiste en un état où on dispose, d’une part, du minimum, ce qui n’empêche pas, de l’autre, de manquer de choses qu’on peut espérer éventuellement obtenir. Pour être qualifié de « pauvre », il faut en fait, selon Péguy, avoir « la certitude que sa vie économique est assurée », malgré tout ce qui manque et qu’on désirerait obtenir (DJC, p. 1018). Ce pourquoi, insiste Péguy, le pauvre et ceux qui le défendent parmi les socialistes tendent au conservatisme, ainsi qu’en témoigne « cette crise morale et sociale de première importance [...] par qui l’immense majorité des révolutionnaires deviennent et restent conservateurs, soit qu’ils aillent faire de la conservation dans les partis de la conservation, soit, communément, qu’ils restent faire de la conservation dans les partis prétendument révolutionnaires » (DJC, p. 1019; voir aussi p. 1036). Par opposition, pour être qualifié de miséreux, il faut avoir une certitude exactement inverse: il faut être certain soit qu’on sera toujours dans l’incertitude à savoir si on obtiendra le minimum, soit encore qu’on ne l’obtiendra jamais. En deçà de la pauvreté, « tout est misère [...], misère du doute ou misère de la certitude misérable » (DJC, p. 1019). Entre le miséreux et tout le reste de la société – pauvres et riches –, il y a ainsi un « écart de qualité, de nature » (DJC, p. 1019). La différence entre le pauvre et le miséreux, soutient Péguy, est en fait exactement celle, du point de vue catholique, entre celui qui est condamné au purgatoire et celui qui est condamné à l’enfer: être pauvre, c’est comme être au purgatoire, qui « ressemble à l’enfer en ce qu’il est un lieu de peine et d’expiation, en ce qu’il comporte la même Absence », à la différence près que le « mode n’en [est] pas éternel » et que l’espérance n’en est donc pas absente (DJC, p. 1021). Mais la misère, elle, « correspond pleinement à l’enfer; l’enfer est l’éternelle certitude de la mort éternelle; [...] la misère est pour la plus grande part la totale certitude de la mort humaine, la totale pénétration de ce qui reste de vie par la mort; et quand il y a incertitude, cette incertitude est presque aussi douloureuse que la certitude fatale » (DJC, p. 1023). Le miséreux, en somme, est celui qui est sans espérance et qui subit en conséquence une « altération du caractère, de la volonté, de la lucidité, de l’esprit et de l’âme » (DJC, p. 1017).