Le mouvement « altermondialiste1 » — aussi nommé « antimondialisation » ou « mouvement des mouvements » — s’est imposé comme force politique à partir du milieu des années 1990, tout particulièrement lors du soulèvement des zapatistes dans le Chiapas mexicain, le 1er janvier 19942, puis lors de la fameuse « Bataille de Seattle » du 30 novembre 1999, qui opposa les détracteurs de l’Organisation mondiale du commerce aux policiers et aux gardes nationaux, et enfin à l’occasion du premier Forum social mondial, à Porto Alegre, en 2001. Cette turbulence a provoqué une onde de choc chez certains essayistes et philosophes politiques, tout comme le mouvement de contestation des années 1960 en Occident avait stimulé la réflexion d’un Herbert Marcuse au sujet du « droit de résistance » et des (im)possibilités révolutionnaires de son époque3.
De tous les auteurs contemporains associés au mouvement des mouvements4, Antonio Negri est sans doute celui que la postérité retiendra comme le principal intellectuel du mouvement altermondialiste. Vingt-cinq ans avant la Bataille de Seattle, Negri était déjà un auteur important et politiquement engagé, alors aux côtés de la frange « autonome » de l’extrême gauche italienne qui s’organisait en marge et en rupture des institutions communistes traditionnelles, comme le Parti communiste et les grands syndicats. La rhétorique révolutionnaire de Negri servira d’excuse pour l’arrêter en avril 1979, avec des centaines d’autres militants et intellectuels, dans la vague de répression qui suivra l’assassinat par les Brigades rouges d’Aldo Moro, chef de la Démocratie chrétienne et ancien Premier ministre. Negri avait été identifié par l’État italien comme l’un des instigateurs intellectuels de la violence terroriste, même si Negri avait critiqué les Brigadistes pour leur élitisme, leur reprochant de chercher à privilégier leur action minoritaire « avant-gardiste » plutôt qu’un mouvement populaire de masse. Negri sera détenu sans procès pendant 4 ans, puis relâché en 1983 en raison de son élection au Parlement comme député du Parti radical. Toujours menacé de poursuite judiciaire, il décide de s’exiler en France, où il évolue pendant 14 ans dans la mouvance intellectuelle néomarxiste (Louis Althusser) et poststructuraliste (Michel Foucault, Gilles Deleuze). Il discute Marx et Spinoza et la démocratie directe, sous l’angle du concept du « pouvoir constituant ». Il rentre volontairement et publiquement en Italie en 1997, pour y dénoncer la répression politique et participer au débat sur les « années de plomb ». Comme prévu, il est immédiatement arrêté, et sera assigné à résidence surveillée pendant plusieurs années5.
En 2000, il signe avec l’Américain Michael Hardt Empire, un ouvrage de philosophie politique volumineux et ambitieux. Les deux auteurs récidivent en 2004 avec Multitude. Ces deux livres font de Negri l’un des auteurs les plus visibles au sein d’une mouvance philosophique floue qui regroupe divers auteurs, dont Miguel Benesayag, Tim Jordan et John Holloway, et qui propose aux activistes altermondialistes un ensemble d’innovations conceptuelles pour les aider à mieux comprendre le système qu’ils combattent et le projet alternatif qu’ils proposent. Le travail théorique de Negri d’hier à aujourd’hui est en grande partie influencé par ses ambitions politiques à l’égard des mouvements sociaux auxquels il s’identifie. L’objectif de la présente discussion est précisément d’analyser la position d’Antonio Negri au sein du mouvement intellectuel qui accompagne le mouvement des mouvements et le rapport politique qu’entretient la pensée de Negri avec ce mouvement. Plus spécifiquement, j’entends étudier Negri en m’inspirant librement de l’approche méthodologique « contextualiste » de l’école de Cambridge (Quentin Skinner) qui pratique l’étude de l’histoire des idées politiques.
L’approche contextualiste considère que les grands philosophes et leurs concepts prennent sens dans le contexte culturel et politique où ils ont vécu. L’historien doit tenter de dégager leur intention d’auteur à la lumière des débats entre pamphlétaires et des luttes entre forces politiques auxquels ils s’identifiaient ou s’opposaient. Selon Skinner, il importe de dévoiler l’intention politique de l’auteur étudié, qui est nécessairement un acteur politique qui polémique et partage un répertoire de concepts avec les auteurs « mineurs » de son époque. Le discours du philosophe a une fonction performative, c’est-à-dire que le philosophe choisit et utilise des mots dans la mesure où il considère qu’ils auront un impact sur les rapports de forces politiques de son époque.