À tel moment au cours de cette investigation a pu s’imposer cette vue que la culture est un procès particulier se déroulant à l’échelle de l’humanité, et nous restons toujours sous l’emprise de cette idée. Nous ajouterons qu’elle est un procès au service de l’Eros, procès qui veut regrouper des individus humains isolés, plus tard des familles, puis des tribus, des peuples, des nations, en une grande unité, l’humanité. Pourquoi faut-il que cela arrive, nous ne le savons pas. […] Mais à ce programme de la culture s’oppose la pulsion d’agression naturelle des hommes, l’hostilité d’un seul contre tous et de tous contre un seul. Cette pulsion d’agression est le rejeton et le représentant principal de la pulsion de mort que nous avons trouvée à côté de l’Eros, se partageant avec lui la domination du monde.
Sigmund Freud, Le malaise dans la culture
Vous êtes faits pour sentir en Lorrains, en Auvergnats, en Provençaux, en Bretons… n’écoutez pas les avocats de l’universel.
Maurice Barrès, Le roman de l’énergie nationale
L’originalité du tournant du XXe siècle, c’est d’avoir mis en scène une antinomie universalisme/particularisme pour le moins exacerbée. À plusieurs égards, c’est avec une force, une constance et une visibilité, voire une réflexivité jusqu’alors inédites dans l’histoire que les termes de cette antinomie s’incarnent dans les débats, les enjeux, les tensions et les crises de cette époque. Or, c’est précisément cette intensité qui justifie que nous y revenions, car malgré l’éloignement, le particularisme et l’universalisme de cette période n’ont cessé de peser sur la façon dont les époques ultérieures ont, pour ainsi dire, rejoué cette antinomie.
L’objectif de cet article, c’est précisément de faire le point sur ce qui nous en sépare. Les tensions antinomiques qui se révèlent aujourd’hui dans les débats autour des normes et des valeurs à promouvoir au sein de l’espace public ne sauraient être élucidées à partir des mêmes termes, car les tensions actuelles mettent en jeu un universalisme et des particularismes d’un tout nouveau genre. Depuis les années quatre-vingt, et dans le sillage de l’effondrement des grandes idéologies collectivistes, on s’est beaucoup employé à comprendre la nature et les conséquences des nouveaux particularismes qui ont investi l’espace public et redéfini le champ identitaire. Ce qui est certain, c’est que dans les phases post-coloniales, post-modernes, ethniques, communautaristes, voire tribales de leurs éclosions, ces particularismes ont progressivement fait volé en éclats l’imaginaire du sentiment d’appartenance, lequel s’était surtout défini, depuis la Première Guerre mondiale, en fonction du cadre politique de l’État-nation1. Sans ignorer ce changement au sein de la posture particulariste, nous souhaitons plutôt attirer l’attention, dans cet article, sur l’universalisme moderne qui alimente désormais l’opposition qui se joue au sein de l’espace public. La question qui se pose, c’est de savoir s’il est toujours possible, aujourd’hui, d’adhérer à une certaine idée du genre humain, de l’homme « en soi », et des valeurs essentielles qu’il importe de défendre au sein de l’espace public afin de maintenir la condition humaine dans les paramètres d’une humaine condition. Pour une société donnée, cela pourrait se traduire, par exemple, par la défense du caractère laïque des institutions, de l’égalité entre les sexes, de la liberté d’expression et des valeurs qui s’y rattachent. Le défi serait alors de justifier l’attachement à ces valeurs supérieures. Pour cela, il ne suffirait pas de les inscrire dans une histoire et une culture commune, sur la base d’un héritage à préserver, car l’histoire pourrait rapidement se révéler être un témoin à charge. En fait, il faudrait aussi pouvoir les inscrire à tout le moins dans un horizon plus vaste, intemporel, et les associer, comme au temps de Zola, à une certaine idée de l’unité humaine et de la dignité universelle qu’elle réclame. Mais en avons-nous encore les moyens? Par analogie avec le célèbre diagnostic de Constant, il s’agirait alors de se demander si notre société a la capacité vitale, au sens défini par Ortega y Gasset2, d’incarner des modernes à l’ancienne, et de croire aux valeurs auxquelles nous prétendons croire. Rien n’est moins sûr.