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Une tension indépassable ...?

De l’universalisme bourgeois à l’universalisme relativiste

Un texte de Nicolas Garant, PUBLIÉ LE 16 Septembre 2009

Depuis l’affaire Dreyfus

Ce qui se dégage de façon significative du tournant du XXe siècle, et notamment des oppositions de cette période charnière, c’est tout le drame d’une société et d’une époque divisées par le dilemme que pose cette antinomie. Aux moments les plus critiques de cette période, l’enjeu essentiel paraît souvent se nouer autour de la défense ou de la contestation de valeurs universalistes, au nom d’une conception générique ou, au contraire, précise, particularisée de l’homme et de sa liberté. Au risque d’en simplifier les traits les plus convenus, souvent mobilisés dans la tentative de retracer les sources de la matrice originelle de la pensée sociologique3, nous dirions que cette division de la société s’alimente, d’un côté, d’une certaine réaction conservatrice, où se conjuguent des tendances nationalistes et antilibérales, et de l’autre, de la défense ou promotion d’un certain modèle « occidental », perçu, dans ses racines humanistes et inévitablement européennes, comme un vecteur universaliste de progrès, d’amélioration du genre humain et de concorde entre les nations. Contre le progrès insensible de la technique et la disparition d’un ordre traditionnel, soutenu par ses vieilles hiérarchies, ses principes moraux et ses groupes sociaux de base, s’affirment ainsi des mouvements ou des attitudes cherchant dans l’irrationalisme ou l’idéalisme, le spiritualisme, le traditionalisme, le nationalisme, voire le militarisme, un moyen d’assurer la continuité sociale, spirituelle et historique, de la nation. Plus ou moins consciente, plus ou moins formalisée, plus ou moins systématique, cette antinomie ne s’exprime pas seulement par des échanges et des débats d’idées posant haut et fort les termes de chaque camp respectif. Elle s’exprime aussi par des manifestations de rue spontanées, des marques de soutien populaire, des ragots, des actes antisémites, des titres à sensation dans les journaux et les romans, des pétitions. C’est seulement par extrapolation, et rétrospectivement, sauf peut-être pour quelques intellectuels lucides capables d’une distanciation et de déductions exemplaires, que l’on peut associer une position, une déclaration ou un mouvement de foule à la défense de l’un des deux termes de cette équation. Et pourtant, on ne saurait réduire l’écho réel rencontré par ce dilemme au sein de la société à un simple débat de littérateurs.

Nul moment ne met aussi radicalement en scène ce partage de la société que celui de l’affaire Dreyfus. Le dilemme qui s’exprime à travers cette affaire traverse et divise bel et bien la société française. Il la traverse et la divise, car il s’accompagne d’une certaine prise de conscience face aux changements qui s’opèrent et aux conséquences qui apparaissent devoir en résulter. L’intensité de cette « affaire » procède de quelque chose de bien plus grand que la simple condamnation du colonel4. Toute la puissance de cette crise découle pour ainsi dire d’un face-à-face de la société avec elle-même, alors que les dreyfusards et les anti-dreyfusards se positionnent en fonction de ce qu’ils appréhendent de l’avenir.  Cet épisode devient le prétexte par lequel se révèlent au grand jour les angoisses de toute une époque marquée par l’incertitude que provoque l’entrée dans la modernité pleine et entière : celle de l’individualisme, des masses, de la ville, de la misère sociale, de la rationalité industrielle, de la laïcité, de la démocratie de partis5 et des conflits sociaux. Les acteurs du moment et les positions qu’ils défendent ne se départagent pas entre l’universalisme et le particularisme, comme s’il s’agissait pour eux de choisir ou de défendre un principe, une vue de l’esprit, ou une représentation intellectualisée du monde et du devenir. Plus simplement, et plus près des enjeux prosaïques de la quotidienneté, on s’identifie, par le biais des journaux et des romans, des rumeurs, des rassemblements, des événements et des hommes qui les portent, à un mode de vie ou à un modèle de société que l’on croit menacé, et sans lequel la vie apparaît dépourvue de sens6. En contribuant à définir fortement les enjeux de l’espace public, ou du moins les positions reconnues et reconnaissables du débat public, cette antinomie semble aussi bien désamorcer certaines tensions en les révélant au grand jour7, que les accentuer en imposant l’expression d’une vision manichéenne, voire caricaturale, de l’avenir ou des positions respectives. En raison des images mobilisées par ce clivage, les positions et les motivations semblent condamnées à s’exclure radicalement. Aux « méfaits des intellectuels »8, ces « mauvais Français » alimentant par leur rationalisme et leur abstraction kantienne la dégénérescence morale, le déracinement et l’individualisme anarchique qui affaiblit la nation française, on oppose ainsi la « trahison des clercs »9, dont l’obscurantisme grégaire et belliqueux s’avère exclusivement motivé par le sacrifice de l’individu, de la justice, de la liberté et de la démocratie sur l’autel de la nation, de l’armée, de la religion catholique, de l’État, de la race et bientôt de la classe sociale.

Sur le plan des idées, ces lignes de force qui divisent la société s’incarnent souvent dans des figures exemplaires, des débats d’idées, des querelles idéologiques : c’est Zola contre Barrès avec l’affaire Dreyfus, c’est la Ligue de la Patrie française contre la Ligue des droits de l’homme, c’est l’Autrichien Menger contre l’Allemand Schmoller avec la querelle des méthodes, et c’est enfin et surtout, point culminant, l’affrontement de la Grande Guerre qui, bien avant le tumulte des tranchées et des obus, installe la dissension au sein de la communauté des écrivains, des artistes, des scientifiques et des intellectuels. L’obligation d’avoir à choisir un camp n’autorise pas la nuance et la neutralité : on est soit du côté de l’instinct vital de la nation, de la patrie en danger, de l’engagement inconditionnel, voire des vertus régénératrices de la guerre et du combat, soit du côté de l’Europe, de l’Occident, de la Civilisation et de l’universalisme bourgeois. Dans le climat tendu de la guerre, on ne peut évoluer au-dessus la mêlée, pour reprendre le célèbre titre de Romain Rolland, sans attirer les soupçons, alors que les passions du moment transforment toute volonté de distanciation face à l’appel aux armes en un aveu de trahison. Sur ce terrain, rien n’est d’ailleurs plus significatif que le dialogue engagé entre Thomas Mann et son frère, Heinrich, avec à ses côtés, Romain Rolland. En effet, un peu comme Barrès l’avait fait à l’égard de Zola, en raillant la volonté des « intellectuels » de vouloir défendre la raison et la vérité en ignorant la primauté du social, de l’histoire et des traditions, Thomas Mann va se gausser des prétentions de l’Occident, de sa supériorité morale affichée, de son « acceptation bourgeoise de la vie »10.






Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités