Introduction
Les concepts de « relativisme » et d’« universalisme » présentent deux caractéristiques principales. La première, très connue, est d’être au cœur des visées de l’anthropologie et du concept de « culture » qui sert d’assise à cette discipline en Amérique du nord. Depuis les travaux de Franz Boas et de ses disciples jusqu’aux postmodernes et aux anthropologues promoteurs des « Cultural Studies », ces deux concepts servent de fondements ontologiques à cette discipline. L’un, le « relativisme », nourrit l’autre, l’« universalisme », dès qu’on se réfère à une culture particulière. En cela, ces concepts imprègnent le regard analytique et modèlent le savoir accumulé de la composante nord-américaine de l’anthropologie.
La deuxième caractéristique des concepts de « relativisme » et d’ « universalisme » est de faire l’objet de vifs débats quand se produisent des bouleversements majeurs à l’échelle internationale. L’interprétation de ces bouleversements, qui heurtent la perspective chère aux anthropologues nord-américains, se reflète en effet dans la façon de voir et de revoir le sens et la portée de ces concepts.
C’est ce dernier point qui est au centre de mon exposé. Je débuterai en attirant l’attention sur les lectures anthropologiques découlant des bouleversements de l’ordre mondial avec, pour objectif, de mettre en relief les principaux traits qui en ressortent. Ce sera la première partie. On y trouvera une présentation des changements majeurs de l’ordre mondial, notamment l’apparition de nouveaux États souverains, la dégradation des politiques sociales, l’éclosion d’une fièvre identitaire, son impact en anthropologie et les nouveaux défis qui découlent de tout cela selon les tenants d’une approche sociale plutôt que culturelle. La deuxième partie traite surtout du cadre à l’intérieur duquel se déploient ces lectures en vue d’en évaluer la portée et les défis qu’elles soulèvent. Y sont présentés les traits structurels du monde nouveau et la nécessité de leur prise en compte –laquelle paraît d’autant plus nécessaire que ces traits alimentent des pratiques internationales qui ne sont pas indépendantes de l’existence de « lieux complexes » susceptibles de se transformer en zones de turbulence dont le traitement exige d’aller au-delà des lectures déformantes de l’anthropologie culturelle et de l’essentialisme.
1. Nouvelle donne mondiale et regards de l’anthropologie
S’il est un point que partagent les anthropologues avec la majorité des praticiens des sciences sociales, c’est bien le fait de reconnaître que la mondialisation a provoqué une mise en question des concepts clés de ces disciplines, tels ceux de « culture », de « société » et d’« État ». Les frontières, la cohérence et la systématicité de leurs référents étant devenues plus difficiles à cerner, leur conceptualisation est devenue floue. En quelque sorte, ces concepts sont « revisités », les séquelles de la fin de la Guerre froide n’ayant épargné aucun État souverain et ayant entraîné, par surcroît, des réaménagements au sein des organismes supranationaux. Ce phénomène n’est cependant pas nouveau. Il est constant dans ces disciplines lorsque de grandes transformations sont en cours.
1.1. L’apparition de nouveaux États
La chute du Mur de Berlin, l’implosion de l’ex-U.R.S.S. et le déploiement accéléré du capitalisme ont, en très peu de temps, fissuré l’ordre mondial d’hier, alors que l’effondrement des tours du World Trade Center a débouché sur un raffermissement militaire de l’empire américain. Du coup, l’ordre mondial qui a rayonné après la Deuxième Guerre mondiale, fondé sur l’opposition de deux blocs, s’est trouvé bouleversé. Ces deux blocs, rappelons-le, ont favorisé l’émergence de nouveaux États souverains par l’octroi, via les Nations Unies, d’un droit à l’autodétermination qui a permis aux peuples colonisés de se constituer en États souverains. On peut estimer que leur objectif était de contrer le refus des empires coloniaux de permettre cette transition tout en maintenant les découpages territoriaux hérités du colonialisme.
Le nouvel ordre qui se substitua aux empires coloniaux avait pour caractéristique d’encadrer les modes de régulation au sein des États souverains, anciens comme nouveaux, en contenant les contestations – par exemple les pressions communistes au sein des États capitalistes – ou en arbitrant ce qui s’exprimait en marge des deux blocs, en particulier les interventions d’États souverains non alignés. Ce type d’encadrement s’est désormais effondré et celui qui l’a remplacé n’opère pas avec la même efficacité. L’ordre actuel, car il y en a un, est le produit d’une percée néolibérale qui s’est accélérée avec la transformation de la plupart des États socialistes en États capitalistes. L’économie mondiale s’en est trouvée profondément réaménagée. Le monde se partage désormais entre États riches de plus en plus riches et États appauvris ou en voie de paupérisation. Dans cet univers, les modes de régulation sont plus aléatoires et les arbitrages plus imprévisibles. En témoignent les exemples du Timor Leste, du Rwanda et du Soudan. En fait, tout semble s’ajuster au rythme des sensibilités américaines, ce qui n’est pas sans irriter la Russie et sans éveiller la Chine, de même que d’autres puissances économiques en gestation. C’est ce que révèle ce qui a cours au Kosovo, en Géorgie, à Taiwan, au Tibet ou au Venezuela.