1.2. La dégradation des protections sociales
Tout cela est bien connu. Tout comme les effets de la dégradation des protections sociales et des politiques mises de l’avant en vue de réduire les écarts entre riches et pauvres dans les États souverains. Parallèlement, dans de nombreux pays qui s’enrichissent, on a recours à une main-d’œuvre d’appoint issue de l’immigration. Le même phénomène est présent dans plusieurs nouveaux États souverains, même si les processus y diffèrent. Des dirigeants s’enrichissent en détournant des fonds tirés des ressources naturelles, empêchant ainsi toute hausse du niveau de vie de l’ensemble de la population. Dans un tel univers politique, les aménagements étatiques et les finalités sont remis en question, ici par l’usage de la répression et de la corruption, là à la suite de revendications émanant de populations autochtones ou de minorités nationales qui voient remodeler, à leur désavantage, les frontières qui les définissent, ou encore par l’émergence de communautés culturelles, voire de formes régionales d’organisation politique sur une base culturelle. En d’autres termes, le nouvel ordre mondial est source de bouleversements, générateurs de tensions et d’anxiété, ce que révèlent autant le désintérêt apparent à l’égard du politique et du social que les quêtes identitaires.
Tensions et anxiété qui, aux dires de Clifford Geertz1, s’expriment principalement au sein des États souverains du tiers-monde, les transformant en autant de « lieux complexes » (complicated places), où émergent des excès culturels, des luttes intestines, un affaissement des liens sociaux et des dérives de toutes sortes. En commentant ce texte, Claudio Lomnitz2 signale que ces « lieux complexes », que Geertz illustre en prenant pour exemples ses deux principaux champs de recherche, l’Indonésie et le Maroc, ne sont pas propres aux pays du tiers-monde. Ils seraient en fait présents dans la majorité des nouveaux États souverains, comme le remarque Albert Memmi3 dans Portrait du décolonisé, parce que, fondamentalement, le nouvel ordre a miné les assises sociales à la faveur d’une tangente culturelle qui sied mieux à la consolidation du capital, au contrôle politique par une classe de privilégiés et au déclin des programmes sociaux.
1.3. La fièvre identitaire
Pour Jonathan Friedman4, on assiste aujourd’hui à une éclosion sans précédent de fièvres identitaires. Aux rêves d’hier, socialisants ou développementalistes dans le sillage des Trente Glorieuses, succède un univers où, selon Lomnitz, il y a un trop-plein de cultures et des excès dans le culte de la différence – trop-plein et excès qui non seulement minent l’espace public mais pourraient également se retourner à terme contre ce qu’ils promeuvent. Pour les anthropologues d’obédience culturaliste, cet état de fait est non pas un terrain miné, mais une véritable mine d’or, qu’ils exploitent de diverses façons.
Dans son texte, Friedman décrit certaines de ces manières pour montrer comment l’une d’elles peut être associée à une élite cosmopolite qui cherche à contrer le déclin postulé de l’hégémonie occidentale identifiée à l’universel. Selon lui, cette élite, qui valorise la mondialisation politico-économique, banalise autant les pouvoirs locaux indigènes que les quêtes identitaires et les prétentions universalistes de la pensée occidentale. En lieu et place, cette élite promeut une nouvelle conception de la culture, fondée sur l’hybridation et l’ouverture, qui conçoit le local comme autant d’actualisations du global. Dès lors, tout ce qui se définit à l’opposé de ce nouveau référent global comme centre du monde et terre imaginée de l’humanisme de demain ne peut être que son déni, c’est-à-dire une résistance aux mélanges valorisés par les prêtres du global et une fermeture à leur humanitarisme. Du coup, les anthropologues qui s’agitent avec les résistants (autochtones, minorités nationales, communautés diverses, groupements régionaux ou États souverains) apparaissent comme des dinosaures d’une époque révolue.
Dans la même veine, promus par de multiples organismes onusiens et soutenus par divers pays capitalistes, quelques anthropologues s’ingénient à remanier les assises de l’anthropologie. James P. Boggs5 en fait partie. Celui-ci soutient que le concept de culture doit dorénavant être redéfini afin de constituer la base scientifique d’un nouvel ordre. À ses yeux, l’ordre hérité des Lumières a contribué à étouffer les expressions culturelles qui rayonnent dans la mondialisation et légitiment le nouvel humanisme. Aussi importe-t-il de saper les bases de l’ordre issu des Traités de Westphalie (1648) pour le remplacer par un nouveau, dont l’assise sera une théorie de la culture. Ce texte, sorte de résurrection des postulats de l’anthropologie américaine, jette les bases de l’érection d’un mur contre tout antidote à la fièvre identitaire.
En fait, Boggs appuie, comme toute l’élite cosmopolite, sur l’accélérateur sans même connaître l’état des routes. Pour cette élite, seul compte l’horizon entraperçu au bout de celles-ci. Avec eux, on est très loin de Geertz et de Memmi, qui invitent anthropologues et penseurs du monde d’aujourd’hui à mieux décortiquer les « lieux complexes », non pour en assurer la réingénierie en les rendant plus dépendants des forces capitalistes, mais plutôt pour imaginer des voies de réaménagement possibles. Pour relever ce défi, Geertz estime habilités les anthropologues à prendre en compte le substrat historique de chaque « lieu complexe » et les expressions identitaires qui s’y manifestent afin de concevoir des voies autres que les juxtapositions simplistes de cultures préconisées par les culturalistes. Ce faisant, ils feraient la promotion de ce qui est le propre de tout État souverain : la prise en main des peuples par eux-mêmes et leur participation aux échanges internationaux selon les priorités qui sont leurs.
1.4. Des anthropologues réagissent
Les poussées de fièvre culturaliste s’expriment de diverses façons. Josiah McC. Heyman, que j’ai eu l’occasion de commenter6, note chez d’ex-Mexicains (?) devenus des Américains préposés à l’immigration qu’ils ne manifestent aucune empathie à l’égard de Mexicains nouvellement immigrés. Il voit là un excès de citoyenneté (!). Sa position doit-elle étonner ? Cette attitude, identique à celle de Noirs américains placés dans des circonstances apparentées, ne doit-elle pas être associée à la propension des Anglo-Américains à ethniciser les Américains d’origine mexicaine ?7
Plusieurs anthropologues, qui rêvent d’un univers global fondé culturellement, se transforment, comme l’a signalé Kuper8, en promoteurs d’une conception particulière de la culture. Cette conception tient à une hyper-valorisation de la différence et, par ricochet, à une banalisation de l’intégration à la société. S’en dégage l’image d’une intégration à un ordre mondial aux assises locales poreuses qui correspond à ceux et celles qui s’y activent parce que cet ordre, qui leur sert de tremplin, est moins apte que les États souverains à renforcer les liens sociaux –alors que c’est par ces liens que se concrétise l’intégration des individus dans la société (qui diffère, selon Dominique Schnapper9, de l’intégration de la société dans son ensemble).