L’analyse proposée par Geertz est des plus pertinentes ici. Dans un texte présenté au Sindney W. Mintz Lecture for 200310, il a identifié un défi anthropologique pour tous les États exposés aux irradiations de la mondialisation, partout où est repérable la recherche d’une autre façon de vivre à l’intérieur de frontières qui, devenues un peu plus poreuses, abritent des citoyens aux prises avec de nouvelles réalités.
Il y a trois ans, j’ai été contacté par un journaliste hollandais établi à New York afin que je lui explique les éléments constitutifs d’une culture commune dans un contexte pluriculturel. Puisque cette demande provenait d’une personne originaire d’un pays où la tolérance est fortement valorisée, j’ai été surpris d’apprendre que, selon lui, un seuil avait été franchi et que l’opinion publique comme les hommes politiques revendiquaient un retour en force aux « normes et valeurs » (normen en waarden) qui avaient servi de mythe fondateur. Ce genre de réaction, qui est prévisible, est tout, lui ai-je dit, sauf une ouverture à des constructions nouvelles. Or, ce sont ces constructions dont il importe de tracer les possibles. Et celles-ci ne peuvent pas consister en autre chose que des ajustements là où ils sont possibles, en des césures si elles sont nécessaires, comme celle suggérée par un rapport des Nations Unies pour que soit créé un État du Kosovo indépendant de la Serbie ou encore comme celles qu’annoncent la quinzaine de mouvements sécessionnistes qui ont le potentiel de créer de nouveaux États souverains. Voilà qui m’amène à mon deuxième point, soit le cadre à l’intérieur duquel se déploient les lectures des anthropologues.
2. Ordre mondial contre ordre anthropologique
Le monde des anthropologues culturalistes est ordonné par la culture alors que l’ordre mondial est autrement édifié. Tout l’échafaudage du monde s’appuie sur un principe, celui de la souveraineté, que partagent les États existants, partage qui a pour incidence de consolider la souveraineté exercée par chacun d’eux. Ces États sont des arrangements politiques – rarement fondés sur une base ethnoculturelle –, qui, pour les plus vieux, soit une vingtaine à la fin du XIXe siècle, ont conduit, selon Ernest Gellner11, à la consolidation d’une culture plutôt homogène à l’ère de l’industrialisation, d’où le qualificatif d’État-nation qui leur est souvent associé.
Jusqu’à tout récemment, ce modèle, l’État-nation, était celui auquel se référaient les États nouvellement créés au XXe siècle, notamment ceux apparus dans le cadre de la Guerre froide et, plus récemment encore, lors de l’implosion du bloc communiste. Aujourd’hui, ce modèle, promu par Johann Gottfried von Herder, philosophe allemand et père du relativisme culturel, est en déclin. Ne s’y réfèrent que les nostalgiques du passé, en particulier les groupes et les partis de droite, pour revoir les « lieux complexes » devenus, selon le sociologue d’origine allemande Ralf Dahrendorf12, plus hétérogènes qu’homogènes.
2.1. Les caractéristiques structurelles du nouveau monde
Ce nouveau monde n’est plus celui des dix-neuf États souverains de la fin du XIXe siècle. Avec la création du Monténégro en 2006, suivie de celle du Kosovo en 2008, on compte maintenant 197 États reconnus par l’ONU. Trois d’entre eux n’en sont pas membres : le Vatican, qui a un statut d’observateur, et les îles Cook et Nioué, deux entités indépendantes associées à la Nouvelle-Zélande par accord. Il existe aussi une dizaine d’États autoproclamés qui ne sont pas reconnus comme des États souverains par les Nations Unies. Tous les membres de l’ONU ne sont pas sur un pied d’égalité. Certains, comme les États-Unis qui possèdent l’armée la plus puissante, ont plus de poids que d’autres. Au sein de cet univers, l’ordre qui existe n’a rien d’imaginaire. Il est le produit d’aménagements conçus en fonction des rapports de force du moment afin d’assurer un certain ordonnancement du monde. Ces rapports s’activent au sein du Conseil de sécurité, parfois en aval de ce dernier, ce dont témoigne la présence américaine en Irak, et dans d’autres organismes subalternes (UNESCO, OMS, etc.) ou parallèles (FMI et OMC).
En complémentarité, il y a d’autres pouvoirs supranationaux auxquels des États souverains peuvent adhérer ou dont ils peuvent se retirer. Parmi eux, il y a l’Union européenne qui, en 1993, a institué entre des États souverains de l’Europe une zone économique avec une structure politique à trois paliers : le premier pour la gestion de l’Union économique sur le principe de la majorité, les deux autres sur un principe de coopération intergouvernementale pour la politique étrangère, la protection du territoire et la justice interne. Il existe plusieurs autres entités supranationales : certaines sont militaires, comme l’OTAN, le NORAD; d’autres économiques, comme le MERCOSUR et l’ALÉNA; quelques-unes sociales et culturelles.
C’est à l’intérieur de ces ensembles que s’expriment les cultures des anthropologues, c’est-à-dire les regroupements identitaires auxquels participent des individus par naissance ou affinités selon Adam Kuper13. Or, ces ensembles ne sont pas des châteaux de cartes que l’on peut détruire d’un souffle ni un tout hétéroclite que retiennent des ficelles qu’on peut couper d’un coup de ciseaux. Ce sont des entités créées par les États souverains. Ces derniers y manifestent leurs intérêts, y exercent des pressions et y font la promotion de valeurs qui, soit dit en passant, ne sont pas uniquement celles des pays occidentaux, comme certains analystes, dont Boggs14, l’affirment. S’y retrouvent des valeurs partagées qui défendent, comme l’a souligné Memmi, des acquis commun qui n’ont rien d’un amalgame hétéroclite issu de l’hybridation, mais qui résultent, en fait, d’acquis découlant de débats, de luttes et d’engagements. Comme les États souverains, ces ensembles sont des « lieux complexes » sujets à des refontes et à des réaménagements.