Romantisme et politique
I
Notre usage du terme romantique est ambivalent. Il se maintient avec constance au fil des années, comme si nous y tenions pour dire une part de notre identité moderne, mais il est connoté péjorativement, comme s’il s’agissait en même temps de garder nos distances avec cette part de nous qu’il désigne. Notre époque se reconnaît comme romantique mais elle ne se veut pas telle ou ne s’aime pas telle. Le souper aux chandelles continue d’être réclamé, mais toujours à travers un voile d’ironie : on est sommé de jouer le jeu avec assez de talent pour y croire un moment, mais gare à celui qui se prendrait au jeu! Cette ambivalence appelle sans doute diverses explications; mais elle me semble, entre autres, reproduire une figure qui est au cœur de la littérature du début du XIXe siècle. En effet, le mouvement romantique ne consiste pas seulement à se tourner vers l’imaginaire pour répondre au désenchantement du monde, à invoquer une unité naturelle ou communautaire pour échapper au mécanisme ou à l’atomisme libéral hérité des Lumières. Le plus souvent en tout cas, ce projet s’accompagne d’un redoublement de la conscience, d’une lucidité quant à ses limites. C’est au nom des aspirations de l’individu que l’unité qui l’enveloppe est postulée; au nom des besoins de l’individu autonome qu’une nouvelle spiritualité doit être inventée. Bref, la critique romantique de la vie moderne est conduite au nom d’aspects de cette modernité même; et c’est l’une des raisons qui fait que ses efforts sont marqués par la mélancolie : le romantisme est indissociablement protestation et incertitude, désir d’élévation et retour réflexif, constat d’un manque et anticipation d’un échec.