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Transition vers la démocratie

Stratégies identitaires dans la société postcommuniste roumaine

Un texte de Alexandra Jivan, PUBLIÉ LE 26 Octobre 2006

SUR LA TRANSITION

Effectivement, il y aurait au moins deux types de transition : je vais les appeler en ce qui suit évolutive et involutive. Je rejoins ainsi un texte de Vintila Mihailescu, anthropologue roumain, qui notait au sujet de la transition roumaine :
« Sa particularité consiste dans le fait qu’elle se développe, impartiale, comme les Roumains, dans les deux sens : vers le chauffage central et vers le poêle à bois, vers les moissonneuses-batteuses allemandes et vers la charrue tirée par des bœufs, vers le capitalisme et vers le féodalisme… » (Mihailescu 2003).

La question de la transition s’avère très vaste et cela pose parfois problème aux diverses approches. Par exemple, dans le cas roumain, elle peut signifier : la corruption; l’économie souterraine; le chômage et la migration vers les marchés occidentaux; la question de la rétrocession des propriétés comme pas démocratique logique et nécessaire après la collectivisation imposée par l’ancien régime communiste; la problématique rom; la montée du nationalisme et, conséquemment, les relations interethniques; le rôle de la société civile; l’intégration dans les structures de l’OTAN et la négociation de l’adhésion à l’Union européenne .

Ces changements, qu’ils soient de nature politique, juridique, économique ou socioculturelle, se reflètent visiblement dans la vie de tous les jours de la population touchée par ce processus et produisent, sans aucun doute, des modifications importantes au niveau de l’attitude et du comportement des gens. Ainsi, dans un premier temps, ils ont été obligés à s’adapter à de nouvelles valeurs, telles que le respect des droits de l’homme et des droits des minorités, l’esprit civique, la liberté d’expression. Deuxièmement, les structures sociales changent aussi avec les nouveaux régimes. L’économie souterraine et des groupes quasi-mafieux amènent au premier plan une classe de nouveaux riches qui influe, tel que nous le verrons tout de suite, sur les réactions de la population.

Somme toute, le passage à une démocratie n’est pas toujours facile, allant jusqu’à susciter la nostalgie du régime totalitaire, dont les principes, même si non conformes à la liberté de la personne, étaient, au moins, bien intégrés par la population. Cela expliquerait peut-être pourquoi, treize ans après la révolte antitotalitaire, 84% de la population roumaine pensent encore que le pays a besoin d’un dirigeant fort qui fasse de l’ordre au pays, 65% croient que les choses évolueraient mieux si les gens obéissaient aux ordres des autorités, 54% soutiennent que l’ordre public est plus important que le respect des droits individuels et 36% seraient d’accord avec la censure (IPP 2003).

Ces scores vont à l’encontre d’un dessin évolutif de la transition roumaine, postulant plutôt une perspective involutive. D’ailleurs, l’un des discours dominant l’Ouest européen précise que « la démocratie est advenue sans contestation possible dans tout cet espace géopolitique [n. l’Europe de l’Est], à l’exception de la Roumanie et de la Serbie » (Sallenave 1995). Dans un texte encore plus récent, Carothers remarque aussi la position délicate qu’occupe le pays : « In the postcommunist world, Moldova, Bosnia, Albania, and Ukraine have at least some significant signs of the syndrome [n. the feckless pluralism], with Romania and Bulgaria teetering on its edge » (2002 : 11).

En plus de la polysémie du concept, il faut reconnaître que la notion de transition reste encore assez floue. Comment, par exemple, pourrait-on déterminer la dimension temporelle de la transition ? Si on peut s’entendre sur son début (reforme, révolution, négociation, etc.), quel est le signe ou l’événement qui marquera sa fin ?

D’ailleurs, les débats des « transitologues » sont toujours animés par des positions contradictoires sur des sujets tels que le rôle des élites et des groupes dans une transition, la signification culturelle et sociale des conditions qui assurent la stabilité des nouveaux régimes, l’importance de la stabilité juridique ou économique, etc. (Bermeo 1997, Diamond 2002, Schmitter 2003, etc.). Enfin, le débat le plus récent est celui de Carothers (2002) et O’Donnell (2002), sur l’existence, voire la fin du paradigme de la transition.

Toutefois, la plupart des auteurs semblent s’entendre sur le fait que la transition définit un passage, une transformation qui lie le passé au futur, une période qui désigne le changement d’un régime.

IDENTITES ET IDENTIFICATIONS

Dans ce contexte-ci, je trouve qu’il est plus utile d’aborder la question des jeux identitaires dans une société postcommuniste, en transition vers la démocratie, à partir du concept d’identification que de celui d’identité. Je m’intéresse, donc, plutôt au processus qu’à son résultat.

En somme, il y aurait principalement deux modes d’identification : l’auto-identification et l’identification que les autres se font de nous. On peut également parler d’identification relationnelle, par le positionnement dans un réseau de parenté, d’amis, ou d’identification catégorielle, qui implique l’attachement à un groupe ethnique, national, sexuel (Brubaker et Cooper 2005).

Selon plusieurs auteurs, ce changement de perspective dans le domaine de l’identité est dû, entre autres, aux fluctuations des formes identitaires et des mouvements sociaux entre modernisme, traditionalisme, postmodernisme, ethnicité et nationalisme (Bauman 2001; Brubaker et Cooper 2005; Butler, Laclau et Žižek 2000; Friedman 1994). Le localisme reçoit ainsi un sens différent : les anciennes périphéries deviennent de nouveaux centres, les frontières changent (mais ne disparaissent pas), on semble préférer les pratiques locales à l’identification à l’humanité, etc. (Lemert 1994).

Dans un registre similaire, Herzfeld (2005) touche à cette problématique à travers des concepts tels que l’intimité culturelle, la nostalgie structurelle et la poétique sociale. L’intimité culturelle représente le soi, le privé de la nation. Plus exactement, c’est ce qui rend les gens mal à l’aise à l’extérieur, mais qui les rassurent dans la socialisation. Elle prend souvent la forme d’auto-stéréotypes et a un caractère tout à fait paradoxal : elle est un antidote au formalisme du nationalisme culturel. La fixité culturelle imposée par les États-nations pourrait être aussi combattue à travers la nostalgie structurelle, synonyme de l’évocation d’un temps où tout se passait bien (mieux) et où le monde était plus généreux et moins compliqué.

L’intimité culturelle et la nostalgie structurelle agissent par l’entremise de la poétique sociale, des stratégies par lesquelles les individus essaient de récupérer un avantage particulier et de le transformer en condition permanente. Le moyen qu’ils se donnent le plus souvent est l’usage des stéréotypes dans l’interaction sociale.

L’intervention de Herzfeld est fondamentale, à mes yeux, pour l’analyse de la Roumanie postcommuniste, car elle offre une « clé » pour ouvrir la porte de la « vie privée de la nation ».

Par conséquent, je noterais au moins six aspects qui, de mon point de vue, caractérisent ce que j’appelle les stratégies identitaires dans la société roumaine contemporaine :
1. la question de la confiance ;
2. le rapport à l’argent ;
3. la réorganisation de l’espace privé et des modes de vie ;
4. la renégociation des genres ;
5. le « complexe du marginal » ;
6. le nationalisme.

1. La confiance / l’absence de confiance

Après plusieurs décennies de dictature, marquées par la censure de la mémoire et du droit à la parole, marquées par de nombreuses distorsions de l’histoire officielle, au profit du pouvoir totalitaire, la société roumaine souffre encore d’un manque de solidarité et de confiance dû, entre autres, à la fragilité de la société civile et à une absence de communication.

J’aimerais y souligner au moins deux aspects. Tout d’abord, rappelons-nous que l’une des caractéristiques prégnantes de toute dictature est la peur qu’elle inflige à la population. Dans l’Europe communiste, on avait peur de tout le monde, parfois même de nos proches. Avec la Stasi en Allemagne de l’Est, le KGB en Russie et la Securitate en Roumanie, nous étions tous pareils : des potentiels détracteurs.

Et la rumeur circulait : untel serait collaborateur de la police politique, un autre officier undercover de la Securitate, etc. On ne savait plus qui était qui, on ne distinguait plus les bons des méchants. Monsieur/Madame Tout-le-monde pouvait nous dénoncer pour une blague politique, pour avoir vu chez nous un exemplaire photocopié d’un livre interdit ou des produits illégaux, procurés sur le marché noir .

Oana Orlea, une écrivaine roumaine qui vit présentement en France, a été incarcérée à seize ans, pour confection de tracts. Entre 1952 et 1957, elle a connu treize prisons de la Roumanie communiste .

Avec l’ouverture récente des archives de la Securitate, d’autres exemples se révèlent à nous. Ainsi, les premiers dossiers rendus publics ont déjà créé des surprises : plusieurs journalistes, parlementaires et hauts prélats se retrouvent parmi ceux qui avaient signé des engagements avec la police politique communiste. Dans un article paru le 10 octobre dernier, dans le quotidien roumain Evenimentul zilei, un ancien dissident, Vasile Gavrilescu, présente son dossier de la Securitate, en dévoilant l’identité du principal informateur en ce qui le concernait : c’était sa conjointe (Iolu 2006).

On a donc, d’un côté, ce type de peur, qui a été travaillé pendant plus de quarante ans et qui continue à être traduit, même de nos jours, par un manque de confiance envers les concitoyens.

Dans un deuxième temps, j’identifie la peur générée par l’explosion de la corruption après 1989 : on n’a plus confiance dans le système de santé, puisqu’on n’est jamais certains d’avoir soudoyé tout le monde; on ne croit plus aux médias parce qu’on sait que telle télévision a été achetée par un tel politicien; on n’a plus confiance dans le système judiciaire ou encore dans celui bancaire, parce que la plupart des fonctionnaires sont corrompus; ainsi de suite.

Ce manque de confiance généralisé est présent dans la quasi-totalité de mes entretiens réalisés en Roumanie entre 2005 et 2006. Dans ce contexte-ci, Gills et Rocamora (1992) utiliseraient le syntagme « démocratie de basse intensité » . Elle est générée par et engendre, à son tour, des sentiments d’incertitude.

Ce lien, entre incertitude et démocratie, est d’ailleurs largement exploité chez Uslaner et Badescu (2003), deux auteurs qui ont beaucoup écrit sur la question de la confiance. Et la confiance, selon eux, serait l’attitude à adopter pour dépasser l’incertitude qui produit, en lien avec des problèmes socio-économiques, la « démocratie de basse intensité ».



Doctorante Département d’anthropologie Université Laval



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités