5. Le « complexe du marginal »
C’est un thème dont on parle assez souvent entre nous, gens de l’Est, mais il est rare qu’on en discute devant les étrangers. Nous voilà, donc, en pleine théorie de l’intimité culturelle de Herzfeld (2005).
Ce que j’appelle « le complexe du marginal » se traduit par le fait qu’on a été trop longtemps absents de l’histoire et que nous trouvons que le monde ne n’intéresse pas trop à nous. Sans accès aux informations, à la vie, on s’est contentés d’opérer uniquement avec la survie. Pauvres par rapport à l’Europe occidentale, on ne parle pas les langues de circulation, on est souvent associés au Tiers Monde, enfin, on est souvent victimes de préjugés.
On est les plus à l’Est, on est les uns des derniers à accéder à l’Union européenne. Bref, il y a identification et auto-identification à la périphérie. En Roumanie, nous nous imaginons et nous sommes imaginés étant la banlieue-problème : celle qui apporte la maladie, qui vole, qui exporte le plus grand nombre de prostituées à l’Occident, etc. Désignés comme étant des marginaux, les Roumains finiront, probablement, par assumer cette identité.
Une ancienne collègue, qui fait un stage en Belgique, m’a écrit il y a deux mois à ce sujet-ci. Deux choses l’ont choquée lors de son séjour occidental : [1] que les gens du bureau pensaient que Budapest était la capitale de la Roumanie et [2] qu’ils étaient étonnés qu’elle soit blonde, puisqu’ils assimilaient les Roumains aux Roms, donc s’attendaient à ce qu’elle ait un teint plus foncé. Comme, de nos jours, être Rom en Europe n’est pas un atout, elle l’a très mal pris, semble-t-il.
Le problème du marginal pourrait donc être résumé ainsi : soit on n’existe pas en Europe, soit, si l’on est, on est identifiés aux plus démunis.
Alors ce n’est pas étonnant que les gens s’obstinent à s’auto-inclure, au moins symboliquement - puisque le projet géographique a échoué avec la décomposition de l’Empire austro-hongrois en 1918 -, dans l’Europe centrale. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais dire aux Roumains que la Roumanie est un pays balkanique - qui, à la limite, ne serait pas très faux -, est quasiment une insulte. Parce les Balkans appartiennent traditionnellement à l’ex-Yougoslavie, à la Bulgarie et à l’Albanie. Alors comment faire front commun avec un pays dévasté par une guerre (l’ex-Yougoslavie) et un autre par la famine (l’Albanie)? En outre, j’ai observé, surtout dans les régions de l’Ouest du pays, où j’ai fait mon terrain, que même la titulature Europe de l’Est ne convient point. Les Roumains veulent être, plus que jamais, dans l’Europe centrale.
6. Le nationalisme
Dans ce contexte-ci, mais aussi au fond des problèmes socio-économiques et des balbutiements de la population sur un marché qui se base sur des valeurs complètement différentes de celui que tout le monde avait connu jusqu’en 1989, et d’un dégoût civique et politique, je trouve tout à fait prévisible la montée du nationalisme dans les dernières années, parallèlement aux manifestations antisémites et xénophobes de plus en plus puissantes.
À cela il faut ajouter que les groupes ethniques sont devenus de plus en plus visibles à partir de 1992, quand l’État roumain reconnut officiellement dix-huit minorités ethniques, en leur garantissant des privilèges tels que des subventions gouvernementales, l’éducation en langue maternelle, des inscriptions bilingues dans les localités où un certain groupe ethnique était majoritaire, etc.
Pour mieux illustrer la situation, je vais citer en ce qui suit du dernier sondage portant sur l’intolérance, la discrimination et l’autoritarisme dans l’opinion publique : 30,4% des répondants pensent que les Roumains ne devraient pas se mélanger avec les autres nations; 60% croient que les Roms ne devraient pas avoir le droit de voyager à l’extérieur, pour ne pas dénigrer l’image de la Roumanie; 36% pensent que les Roms devraient vivre séparément du reste de la population et 25,8% pensent que les Hongrois de Roumanie devraient partir vivre en Hongrie; enfin, 31,3% considèrent qu’il faut défendre aux Roms l’accès dans des espaces publiques, bars, restaurants (IPP 2003).
Mais étant donné la vague nationaliste qui traverse l’Europe entière et en invoquant les propos de Michael Herzfeld (2005), je me dis qu’il y a toujours de l’espoir si on pense que le nationalisme peut devenir ironiquement la base de l’intimité culturelle et de l’affection.
± EN GUISE DE CONCLUSION
Burawoy et Verdery (1999) vont un peu dans ce même sens, en suggérant qu’il faudrait plutôt faire attention au particulier, aux « petites transformations », aux initiatives locales, aux attitudes, finalement, au contenu de cette transition, qu’à sa forme, qu’à son aspect général.
Est-ce que je partage leurs opinions ? En partie, oui. Mais il ne faut pas oublier que les Balkans, l’Europe de l’Est ont toujours été des mondes du « particulier », des mondes où primait la fascination du quotidien. Donc la solution que ces auteurs proposent vient peut-être d’un passé qui est souvent interprété comme étant trop éloigné.
Mais je crois quand même à la nécessité d’une certaine éducation civique (ici je vise surtout les attitudes nationalistes et l’autoritarisme), d’un processus de réapprentissage de la vie commune et de la vie en commun. Et cela ne pourra pas probablement se réaliser sans qu’on arrête de voir les changements de frontières comme étant apocalyptiques et de considérer les sociétés « hybrides » à l’extrême polaire.
Un deuxième enjeu très important, à mes yeux, serait de mettre en relation mémoire et oubli (Augé 2001), de traiter de la question des abus de mémoire, de la mémoire empêchée et manipulée (Todorov 1995). La remémoration de la vie totalitaire est souvent douloureuse et l’oubli n’est pas facile.
Cela explique les « memory holes », visibles dans plusieurs des témoignages que j’ai enregistrés. Caruth (1996) postulait que le trauma n’était pas localisable uniquement dans l’événement original du passé, mais surtout dans sa non-assimilation, pouvant ainsi se retourner et hanter plus tard le survivant. Il ne reste donc qu’à l’expliquer, à lui trouver un sens, à pouvoir l’intégrer dans le quotidien. Sinon, la personne continuera à « voyager » en permanence entre un dehors et un dedans, entre moi et l’objet.
La question des abus de mémoire est délicate, surtout si on note, avec Todorov (1995), que les régimes totalitaires représentent un terrible danger pour l’effacement de la mémoire. Le devoir de mémoire devient donc d’autant plus important dans le cas d’un pays comme la Roumanie. Pour citer Todorov :
« […] d’une part, comme dans le travail d’analyse ou de deuil, je désamorce la douleur causée par le souvenir en le domestiquant et en le marginalisant ; mais, d’autre part […], j’ouvre ce souvenir à l’analogie et à la généralisation, j’en fais un exemplum et j’en tire une leçon; le passé devient donc principe d’action pour le présent » (1995 : 31).
On fait souvent référence à Orwell quand on parle du mal totalitaire, avec son 1984. En ce qui me concerne, j’ai été récemment interpellée par un film de Steven Spielberg : Artificial Intelligence. C’est de ce film que je veux parler en guise de conclusion, car il traite de la transition d’un jeune Mecha (mécanique) à l’état d’Orga (organique). L’histoire est assez simple : le jeune essaie de se faire aimer par une mère Orga, qui lui a été donnée et qui l’a finalement choisi. Le problème est que cette transition a duré 20 000 ans. Tout ce qu’il me reste donc à espérer c’est que les « Mechas » de l’Est réussissent plus vite dans leurs projets.
A.J.
Montréal, octobre 2006
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