Il existe très peu d’analyses du rapport de Tocqueville à la pensée, à la morale et à la politique antiques. Un seul thème a véritablement échappé à ce silence du commentaire, celui de l’importance que Tocqueville accorde à la vie civique. Ne demeure-t-il pas fidèle à ce que Constant venait précisément d’appeler la liberté des anciens ? La question demeure débattue, puisqu’on peut aussi le considérer comme le penseur d’un civisme essentiellement moderne.1 L’attention portée à cet enjeu spécifique n’a toutefois pas remis en cause la marginalisation de son rapport plus général à l’antiquité classique.
Cette marginalisation s’explique en partie par l’œuvre elle-même, puisque la Démocratie en Amérique s’intéresse avant tout aux modalités émergentes, américaine et française, de la démocratie, tandis que l’Ancien régime analyse la transition entre deux moments de l’Europe moderne. À l’objet immédiat de sa réflexion s’ajoute d’ailleurs la manière de Tocqueville. Peu d’œuvres politiques majeures ont en effet paru aussi détachées non seulement du type d’érudition qui portait à illustrer tout enjeu important par des exemples antiques prestigieux, mais surtout du souci de prendre parti pour ou contre les divers aspects de la pensée ou de la politique des anciens. La comparaison avec Montesquieu et Rousseau est sur ce point tout à fait éloquente. Le contraste est encore plus frappant si l’on compare Tocqueville à tous ceux qui, avant et surtout après la Révolution, critiquèrent pourtant le recours aux modèles grecs et romains.2 Alors même qu’ils cherchaient à détourner leurs contemporains de la fascination pour l’antiquité, Constant, Chateaubriand ou même de Maistre poursuivaient néanmoins l’interrogation érudite du monde ancien qui avait peu à peu contribué à définir la spécificité du monde moderne.
Ne trouvant rien de tel chez Tocqueville, il est tentant de conclure à son désintérêt pour les anciens. Une lecture attentive de la Démocratie, pour ne s’en tenir qu’à son œuvre maîtresse, oblige toutefois à nuancer d’emblée ce premier jugement. Certes, il ne s’agit pas de l’Esprit des lois. On y trouve néanmoins plus d’une cinquantaine de références directes aux mondes grec et romain, la plupart liée à des enjeux décisifs. Au-delà de l’œuvre elle-même, le silence du commentaire a donc une cause plus profonde.
Il s’explique d’abord, en réalité, par l’interprétation dominante du statut théorique de la réflexion de Tocqueville. Deux approches ont joué à cet égard un rôle prépondérant. La première voit en Tocqueville un des penseurs par qui s’opère une rupture décisive avec l’héritage de la philosophie politique. Cette interprétation s’appuie notamment sur l’affirmation, placée en tête de la Démocratie, qu’il faut une « science politique nouvelle à un monde tout nouveau ».3 Elle est au cœur de la thèse qui range Tocqueville parmi les fondateurs de la sociologie. Comme chez Comte ou chez Marx, la définition de son objet d’étude semble liée à une philosophie de l’histoire qui insiste sur le caractère inédit de la société moderne, ce qui justifierait déjà la relativisation de la référence antique. On souligne surtout l’ouverture de sa réflexion à tous les aspects de la vie sociale, signe de la volonté de fonder une nouvelle science systématique de la société, distincte de la science des régimes, ou du meilleur régime, dont l’antiquité avait fourni le modèle. Mais l’idée de rupture théorique oriente également les lectures de Tocqueville guidées plutôt par les diverses généalogies critiques de la pensée politique moderne. La plus influente de ces généalogies demeure sans doute la thèse, systématisée par Leo Strauss, qui lie l’avènement de la modernité au refus du naturalisme hiérarchique et finalisé des anciens. Ce rejet initial, identifié notamment dans les œuvres de Machiavel et de Hobbes, aurait été ensuite suivi d’un processus fatal d’éloignement qu’achèvera le remplacement de la référence naturelle par l’idée d’histoire, ou par un relativisme plus ou moins radical. L’idée tocquevillienne de l’inévitabilité de la démocratie reflèterait ainsi l’historicisme propre à une large partie de la pensée du dix-neuvième siècle, ou même ce que Strauss appelait son provincialisme, qu’il caractérisait par l’oubli des enjeux et des réponses qui avaient fait la grandeur de la pensée classique.
Les tenants de la thèse d’une rupture théorique – qu’ils soient favorables ou non à cette rupture – attirent néanmoins l’attention sur les principaux jalons de l’histoire intellectuelle. Une seconde approche générale de l’œuvre de Tocqueville s’applique plutôt à relier sa pensée au contexte qui l’a suscitée. La question de son rapport aux anciens devient dès lors secondaire, toute référence à l’antiquité étant vue, au mieux, comme la transposition dans un langage idéalisé d’enjeux intellectuels inspirés et circonscrits en réalité par la situation contemporaine. Mais ne risque-t-on pas ainsi de réduire tous les aspects théoriques de sa réflexion au statut de simples reflets du contexte ambiant ? On répond généralement à cette objection en expliquant que Tocqueville n’était de toute façon ni théoricien ni philosophe, et que ce serait donc une erreur de le lire comme tel. Comme l’attesteraient ses réticences à l’égard des idées pures, son souci d’influence politique et sa préoccupation pour les conséquences morales de la pensée, il serait avant tout un homme politique, un législateur et un idéologue, au meilleur sens du terme.
Tocqueville a pourtant insisté sur l’ambition théorique de son œuvre, notamment dans son Discours académique sur la science politique.4 Sans doute la discipline qu’il y décrit est-elle intrinsèquement morale. Elle est appelée cependant à voir plus loin que le contexte immédiat, en s’appuyant sur la perception la plus large et la plus profonde de la nature de l’homme et de la société.5 Faut-il du moins admettre que son ambition théorique s’inscrit dans le mouvement qui a détaché la pensée européenne de la philosophie politique ? Tel est bien ce qu’on a voulu déduire de l’appel à la constitution d’une science politique nouvelle. Mais le Discours montre clairement qu’on donne ainsi à l’idée de rupture théorique une portée qui va bien au-delà de l’intention de Tocqueville. L’insistance sur la dimension normative de la réflexion et sur l’horizon de la nature humaine y rattache en effet sa pensée à la tradition sur des points décisifs, ce que confirme la liste des publicistes cités en exemple : Platon, Aristote, Machiavel, Montesquieu et Rousseau. Précisons d’ailleurs que la méfiance de Tocqueville à l’égard des idées pures, son désir d’influence et sa prise en compte des conséquences morales de la pensée ne mettent nullement en cause ce rattachement, puisque ces traits caractérisaient déjà – bien sûr selon des modalités diverses et à des degrés variables – la majorité des œuvres maîtresses de la philosophie politique.
Les interprétations dominantes du statut théorique de Tocqueville ont donc eu deux effets qui nous intéressent ici. De façon générale, elles amènent à trancher de façon unilatérale la question complexe de son rapport à la tradition de la philosophie politique, trop souvent en minimisant son importance. De façon plus spécifique, elles ont conduit à interpréter sa réflexion sur la démocratie comme si elle s’était définie indépendamment de l’héritage de la pensée classique sur le statut et la valeur des principes et du fait démocratiques.
Nous voudrions montrer ici que l’analyse du rapport général de Tocqueville aux anciens fournit pourtant un éclairage irremplaçable pour faire ressortir non seulement le véritable statut théorique et historique de sa réflexion, mais aussi la nature et l’évolution de sa compréhension de la démocratie moderne. Le traitement exhaustif d’une question aussi complexe exigerait de prendre en compte l’ensemble de son œuvre.6 Nous nous concentrerons sur ce qui demeure néanmoins l’essentiel : le rapport aux anciens dans les deux tomes de la Démocratie, et ce qu’il révèle de la transformation de la pensée de Tocqueville entre l’ouvrage de 1835 et celui de 1840. Cette distinction chronologique structurera notre analyse. Pour chacun des deux moments considérés, une présentation initiale des principaux matériaux qui montrent l’importance du rapport de Tocqueville à l’antiquité sera suivie d’une analyse plus générale de l’incidence de ce rapport sur sa compréhension de la démocratie.