NOTES
[1] Telle est notamment la thèse de Larry Siedentop, qui oppose la conception du civisme de Tocqueville, pleinement moderne, à celle de Rousseau, qui demeurerait tributaire de l’idée ancienne de la vertu. (« Two liberal traditions », in The idea of freedom : essays in honour of Isaïah Berlin, Oxford University Press, 1979.) Jean-Michel Chaumont fournit un bon exemple de la thèse opposée dans un article qui cherche à faire ressortir l’enracinement de l’idéal tocquevillien de la grandeur civique dans une perspective ancienne. (« Individualisme et modernité chez Tocqueville et Arendt », dans les Cahiers de Philosophie, no 4, 1987)
[2] On trouvera un bon aperçu sur la critique du recours aux anciens avant la Révolution française dans l’ouvrage de Jean Fabien Spitz, La liberté politique, Paris, PUF, 1995.
[3] De la démocratie en Amérique, T. I, Vrin, 1990, introduction, p. 9.
[4] Publié au tome XVI des Œuvres Complètes, Gallimard.
[5] Tocqueville n’aura de cesse, sur ce point, de distinguer sa position de celle de l’économie politique anglaise, dont il juge l’anthropologie réductrice. Voir notamment ses échanges avec Nassau Senior, O.C., T. VI, Vol. 2, p. 70-71.
[6] Nous proposerons une analyse plus exhaustive de la nature et de la signification du rapport de Tocqueville aux anciens dans un ouvrage actuellement en préparation.
[7] L’importance de ce schéma d’interprétation de l’histoire est confirmée par de nombreux textes moins connus de Tocqueville, notamment le Voyage en Sicile et le Mémoire sur le paupérisme. (Œuvres, T. I, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1991) La correspondance en fournit également un témoignage constant. Voir par exemple l’importante lettre à Charles Stoffels publiée en appendice de l’édition Vrin de la Démocratie.
[8] Le jugement nuancé de la civilisation annonce le jugement de la démocratie : « à mon avis on ne peut pas dire d’une manière absolue : l’homme s’améliore en se civilisant, mais bien l’homme en se civilisant gagne tout à la fois des vertus et des vices qu’il n’avait pas : il devient autre, voilà le plus clair. Maintenant je vais plus loin et j’avoue que, tout compensé et pesé, je préfère le second état au premier. La sûreté, le bonheur individuel me paraissent en somme le principal but des sociétés. Ce but est incontestablement atteint par la civilisation et si elle peut avoir lieu sans porter une trop forte atteinte à la moralité humaine, il n’est pas douteux qu’elle ne soit désirable. » Voir la lettre à Stoffels, Démocratie, Vrin, 1990, T. II, p. 323.
[9] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 10, p. 267.
[10] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 10, p. 268.
[11] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 9, p. 218.
[12] Voir T. I, 1ère partie, chap. VIII, p. 102.
[13] Le contraste avec le type d’égalité encore visible chez les Indiens – dont on ne saurait mettre en doute dles vertus guerrières – illustre à quel point Tocqueville intègre les données rousseauistes de la psychologie du civilisé dans sa description de la démocratie américaine. (Voir surtout T. I, 2e partie, chap. 10, pages 249-261.)
[14] Ibid., T. I, 1ère partie, chap. 5, p. 67. Sur le fédéralisme, voir 1ère partie, chap. 8, pages 119-120.
[15] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 9, p. 235. Ce passage établit très clairement l’importance de la perception des différences avec le monde ancien dans l’appel initial à la constitution d’une nouvelle science politique.
[16] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 6, p. 191.
[17] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 6, p. 185.
[18] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 6, p. 186.
[19] « On peut compter que la majorité des hommes s’arrêtera toujours dans l’un de ces deux états : elle croira sans savoir pourquoi, ou ne saura pas précisément ce qu’il faut croire. (…) Dans le doute des opinions, les hommes finissent par s’attacher uniquement aux instincts et aux intérêts matériels, qui sont bien plus visibles, plus saisissables et plus permanents dans leur nature que les opinions. » Ibid., T. I, 2e partie, chap. 3, p. 145. Tocqueville intègre ce schéma général dans son analyse des croyances religieuses américaines. Le maintien de la foi, aux États-Unis, lui suggère d’abord que le peuple y a préservé au moins un aspect de sa vie collective des doutes qu’amène la civilisation. Néanmoins, il lui semble parfois que l’Américain ne conserve sa religion que parce qu’il en reconnaît les avantages politiques et économiques.
[20] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 9, p. 244.
[21] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 9, p. 244.
[22] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 10, p. 304.
[23] Idée que Tocqueville précisera dans ses échanges avec Gobineau sur la nature de la morale moderne. Voir notamment la lettre du 5 septembre 1843, où après avoir constaté le renouveau du civisme, il conclut que « le monde moderne a repris et remis ainsi en honneur une partie de la morale des anciens et l’a intercalée au milieu des notions qui composent la morale du christianisme. » O.C., T. IX, p. 47.
[24] Ainsi le lien établi entre la démocratie achevée des états de l’Ouest et l’absence de véritables liens sociaux qu’on y constate demeure-t-il ambigu. Tocqueville note tout au plus que « la société n’y existe point encore », ce qui suggère que le temps permettra de la fonder. (Ibid., T. I, 1ère partie, chap. 3, p. 43) Ce n’est que dans une section du dernier chapitre, qui constitue une sorte d’appendice tardivement ajouté, que Tocqueville fera découler le principe de la souveraineté du peuple – entendu ici, donc, en son sens moderne – de l’idée que « chaque individu, quel qu’il soit (…) puisse se diriger lui-même dans les choses qui l’intéressent exclusivement ». (Ibid., T. I, 2e partie, chap. 10, p. 303) La seconde Démocratie, en un sens, sera le développement de cette idée demeurée marginale dans le premier tome.
[25] Ibid., T. I, 1ère partie, chap. 5, p. 48.
[26] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 5, p. 161.
[27] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 5, p. 152.
[28] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 7, p. 197.
[29] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 3, p. 145.
[30] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 2, p. 137.
[31] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 8, p. 211.
[32] Ibid., T. I, 2e partie, chap. 10, p. 286.
[33] Ibid., T. I, 1ère partie, chap. 4, p. 47.
[34] Le thème de la division sociale revient à l’avant-plan dans l’analyse des conséquences de l’industrie, dont l’organisation, reconnaît Tocqueville, risque de donner naissance à l’équivalent d’une nouvelle aristocratie (T. II, 2e partie, chap. 20). Mais Tocqueville voit désormais dans l’influence unificatrice du principe égalitaire un facteur historique plus puissant et plus durable que tout autre facteur, y compris les conséquences inégalitaires de l’organisation moderne du travail.
[35] Françoise Mélonio résume l’essentiel des enjeux sur cette question dans son introduction au tome II de la Démocratie, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1986.
[36] Tocqueville a laissé des notes sur les Lois de Platon, publiées au tome XVI des Œuvres complètes. On peut également suivre ses impressions de lecture à travers la correspondance. Sur Platon, voir notamment les lettres à Kergorlay du 5 août 1836 et du 8 août 1838 (O.C., T. XIII, vol. 1, p. 388 et vol. 2, p. 41) ainsi que la lettre à Beaumont du 22 avril 1838, (O.C., T. VIII, Vol. 1, p. 292). Sur Plutarque, voir la lettre à Corcelle du 19 mars 1838, (O.C., T. XV, 1, p. 97), la lettre à Beaumont du 21 mars 1838, (O.C., T. VIII, Vol. 1, p. 284), ainsi que la lettre à Royer-Collard du 6 avril 1838, (O.C., T. XI, p. 60-61)
[37] L’édition critique d’Édouardo Nolla, chez Vrin, permet d’identifier non seulement les références aux anciens conservées par le texte définitif, mais les nombreuses références qui ont constitué l’arrière-plan d’analyses dont Tocqueville ne présenta finalement que le résultat général.
[38] Voir T. II, 1ère partie, chap. 12, p. 58.
[39] La lecture de Plutarque joua un rôle déterminant pour confirmer et préciser les idées de Tocqueville à cet égard, comme l’atteste cette remarque préparatoire de la seconde Démocratie : « Il suffit de lire les Vies des hommes illustres de Plutarque pour se convaincre que l’antiquité a été et est toujours restée profondément aristocratique dans ses lois, ses idées et ses mœurs… ». Ibid., T. II, 1ère partie, chap. 15, p. 65.
[40] Ibid., T. II, 1ère partie, chap. 15, p. 65.
[41] Ibid., T. II, 1ère partie, chap. 10, p. 50. De cette disposition découle un goût instinctif pour la théorie, sans souci d’utilité. Tocqueville l’illustre par l’exemple d’Archimède – tel que le rapporte Plutarque – qui considérait tout art utile « vil, bas et mercenaire », préférant employer « son esprit et son étude à écrire seulement choses dont la beauté et la subtilité ne fût aucunement mêlée avec nécessité. »
[42] Ibid., T. II, 1ère partie, chap. 3, p. 28.
[43] Ibid., T. II, 1ère partie, chap. 15, p. 66.
[44] Ibid., T. II, 1ère partie, chap. 15, p. 82.
[45] Ibid., T. II, 1ère partie, chap. 20, p. 85.
[46] Ibid., T. II, 4e partie, chap. 6, p. 264. Tocqueville se donne ici la partie facile en n’illustrant l’idée du despotisme antique que par l’exemple de l’empire romain. La référence au cadre restreint de Cité l’aurait forcé à nuancer l’identification du contrôle social avec la modernité démocratique.
[47] Le monde aristocratique européen a d’ailleurs exprimé son sens de la hiérarchie en s’appropriant les œuvres des anciens. Les peuples démocratiques, à l’inverse, « ne se soucient guère de ce qui se passait à Rome et à Athènes : ils entendent qu’on leur parle d’eux-mêmes. » Ibid., T. II, 1ère partie, chap. 19, p. 80.
[48] Lettre à Royer-Collard du 6 avril 1838, O.C., T. XI, p. 60-61.
[49] Lettre à Royer-Collard du 23 juin 1838, Ibid., p. 64.