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Sociétés modernes

Transcendance et mémoire chez Fernand Dumont

Un texte de Hugo Séguin-Noël, PUBLIÉ LE 17 Février 2005

Il n’y a pas d’affirmation de l’homme, de lecture de sa condition, sans qu’il se donne une représentation de la transcendance ; celle-ci peut porter bien des noms, s’appeler par exemple la liberté, elle n’en est pas moins aujourd’hui comme hier l’image d’un dépassement.
F. Dumont (Dumont 1981 : 168)

Introduction

La reconnaissance dont l’œuvre du sociologue Fernand Dumont fait aujourd’hui l’objet dépasse — ce qui reste au Québec malheureusement exceptionnel — les seuls milieux intellectuel et universitaire. En effet, fort peu d’œuvres québécoises ont trouvé lors du 20ième siècle autant d’échos et de résonances dans cette société que la sienne. Ceci, toutefois, ne signifie pas que l’on ait encore la pleine jouissance de l’héritage qu’il nous a laissé en tant qu’intellectuel et théoricien. Même si le nombre de commentaires et d’études consacrés à son activité d’intellectuel et à sa pensée a grandement augmenté depuis quelques années , force est de constater que plusieurs dimensions importantes de celles-ci demandent toujours à être étudier. La question de la transcendance, plus particulièrement pour les sociétés modernes, parce qu’elle est une préoccupation constante de Dumont lorsqu’il développe sa pensée, constitue précisément l’une de ces dimensions importantes qu’il nous reste à étudier .

A ce sujet, Dumont affirme lui-même, dans une entrevue qu’il accorde vers la fin de sa vie, que : «Pour ce qui est de la transcendance, je dois avouer que, dans tout ce que j’écris …, c’est la question essentielle qui me tourmente le plus, pour les sociétés comme pour les personnes.» (Dumont 2000 : 321). L’importance qu’il reconnaît à la question de la transcendance s’explique sans doute, entre autres choses, par le grand intérêt qu’il a toujours manifesté pour la philosophie, et ce dès ses années d’études au Petit séminaire de Québec. Il se pose cette question à partir d’un emplacement historique et social propre, c’est-à-dire la société québécoise, à partir duquel se développe d’ailleurs l’ensemble de la pensée dumontienne. Dumont s’inscrit ainsi de manière conscience sa pensée dans le contexte d’une société qui n’aurait accédée que récemment à la Modernité .

Plus précisément, il s’agit pour celui-ci de retrouver pour les sociétés modernes une forme de transcendance qui leur serait propre. Il s’agit de ce qui préoccupe le plus Dumont lorsqu’il se pose dans sa pensée sociologique la question de la transcendance. Effectivement, si, comme le constate Harvey, l’intention première qui anime la pensée de Dumont est de «… rendre compte de la crise de la culture engendrée par la modernité », c’est que l’architecture dumontienne s’élabore de ce cœur «… comme une série de cercles en spirale à la recherche d’une forme de transcendance parmi les hommes.» (Harvey 2001 : 262) Cela me paraît d’autant plus juste que Dumont, malgré l’importance de son œuvre, n’a jamais consacré un texte en particulier à la conceptualisation de la notion de transcendance. C’est dire qu’on ne retrouve pas dans cette œuvre une conception de la transcendance qui se voudrait définitive, contrairement, par exemple, à la conception de la notion d’idéologie (Dumont 1974). Si la transcendance fait de la sorte bel et bien l’objet d’une conceptualisation, c’est de manière plus ou moins diffuse à travers l’architecture en cercles de la pensée dumontienne .

Ces deux difficultés n’empêchent cependant pas que l’on étudie la conceptualisation de la transcendance qui est à l’œuvre dans cette pensée. Il me semble, en effet, que l’on peut surmonter celles-ci en rapportant certains des ouvrages et des textes de Dumont, dans lesquels il traite de la question de la transcendance, aux «cercles» que décrit sa pensée, et auxquels ils appartiendraient. Cet article se divise en quatre sections. Le premier cercle de la pensée dumontienne, dont je traiterai dans une première section, est le cercle de la réflexion théologique, au centre duquel se trouve son ouvrage L’institution de la théologie: essai sur la situation du théologien, et dans lequel il est question de la conception de la «transcendance sans nom». Le deuxième cercle dont je traiterai est le cercle de la théorie de la culture, ayant pour centre l’ouvrage pour lequel Dumont est sans doute le plus connu, soit Le lieu de l’homme ; la culture comme distance et mémoire. Le troisième cercle dont je traiterai est le cercle de la théorie de l’épistémologie des sciences humaines, qui a pour centre l’ouvrage L’anthropologie en l’absence de l’homme. Je discuterai, dans une quatrième section, des certaines des difficultés que pose la conceptualisation de la transcendance dans la pensée dumontienne .



Doctorant, Philosophie Université d'Ottawa



Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités