Confondue avec le parti, l’organisation permanente de moyen devient une fin, à laquelle on finit par tout subordonner : principes, convictions personnelles, commandements de la morale publique et même de la morale privée. Plus l’organisation est parfaite, et plus elle démoralise le parti et abaisse la vie publique. Mais d’autre part, pour se maintenir, les partis ont de plus en plus besoin d’une forte organisation, qui seule peut masquer le vide de la convention sur laquelle ils reposent. On se trouve alors dans un cercle vicieux. Comment en sortir?
Moisei Ostrogorski, La démocratie et l’organisation des partis politiques.
L’une des critiques généralement adressées aux partis politiques et à leurs représentants, c’est de dire qu’ils sont condamnés à faire passer les intérêts de leur machine partisane avant ceux du peuple. Même si on a souvent recours à cette formule pour dénoncer l’état actuel de la démocratie, il est toutefois très rare que l’on soit en mesure de désigner le penseur qui a contribué à la mettre au monde. Weber et Michels nous viennent facilement à l’esprit, mais on remonte rarement jusqu’à Ostrogorski, et à son livre phare : La démocratie et l’organisation des partis politiques1 . Pourtant, lors de sa parution en 1902, cette analyse inédite et cette critique du fonctionnement des partis ne passe pas inaperçue. De par la nouveauté de son approche, cet ouvrage devient une référence incontournable pour de nombreux ténors des sciences sociales : Weber, Michels, Pareto, Schumpeter, Sombart, Siegfried, Duverger sont autant d’auteurs qui participent à consacrer, en les relayant, les images et les symboles forts d’Ostrogorski sur les partis politiques, la démocratie et la république américaine. En fait, la diffusion de ce livre est telle qu’elle paraît satisfaire l’ambition d’Ostrogorski, qui fut de participer, comme Tocqueville l’encourageait, à l’édification d’une « science politique nouvelle » dans un « monde tout nouveau »2.
En effectuant un retour sur ce classique désormais oublié, notre objectif est double. Il vise d’abord à mettre en perspective notre condition démocratique actuelle en éclairant le chemin parcouru depuis la critique de la démocratie initiée au début du XXe siècle3. Bien plus qu’un simple intérêt d’antiquaire, il s’agit donc de donner à ce passé pas si lointain la possibilité de contribuer à l’intelligence de notre civilisation démocratique. En considérant que le « monde tout nouveau » d’Ostrogorski est toujours le nôtre, du moins en partie, on est en effet en droit de croire que sa réflexion et ses préoccupations quant au sort de la démocratie gardent toute leur pertinence. Mais parce que ce « monde tout nouveau » a aussi, depuis, beaucoup changé, cela permet à l’historien des idées — c’est là l’autre objectif de cet article —, de mieux cerner la pensée d’un auteur et de son époque en bénéficiant des effets du temps. Car aujourd’hui, ce n’est plus l’avant-gardisme sociologique de sa démarche4 qui s’impose, mais plus, avec le recul, l’horizon moral et la vision du monde (Weltanschauung) au sein duquel s’inscrit son analyse. À travers la posture de cet auteur, le pessimisme du tournant du siècle5 se présente sous un jour nouveau : ni faux ni vrai quant à ses pronostics, il devient simplement, pour l’historien des idées, l’expression d’un rapport au monde particulier, quelque chose comme un sens aigu du crépuscule. C’est principalement à ce rapport au monde si caractéristique de cette époque que se consacre cet article, et notamment à la façon dont l’auteur « accueille » les transformations de la modernité tardive. Car ce « monde tout nouveau » dont traite son ouvrage va bien au-delà de la seule mise en place du système de partis organisés : il implique ni plus ni moins l’effondrement des cadres de la société traditionnelle6, et le passage, pour reprendre une image consacrée, de la communauté à la société. Ce nouveau monde, c’est celui des masses, de l’individualisme, de la rationalisation, des villes, des grandes migrations, de la misère sociale, du progrès technique, du capitalisme industriel, et de la professionnalisation de la vie politique. Le déchirement d’Ostrogorski7 face à ces changements est évidemment symptomatique de son époque. Et à plusieurs égards, il s’inscrit dans le cours d’une pensée sociologique naissante, qui donne souvent l’impression de ne pas pouvoir saisir les nouveaux cadres de cette société égalitaire, sans éprouver une certaine nostalgie pour les conditions d’exercice pré-démocratiques de la citoyenneté et de la représentation. D’où les tonalités mélancoliques et conservatrices de sa vision du monde8. Sur ce registre, ce pessimiste public n’est pas seul, et c’est pourquoi la comparaison avec Tocqueville, et surtout avec Weber, devient utile pour préciser la filiation et la nature de ses préoccupations. Ses appréhensions paraissent obéir à une sorte d’exotisme pessimiste de la nouveauté. Tourmenté par les dérapages ou les excès d’une démocratisation incontrôlée, il en sous-estime les capacités d’adaptation et d’ajustement . Sur un mode désenchanté, il déduit « l’avenir de notre civilisation politique » des conditions inquiétantes de la démocratie de masse naissante. En somme, comme bien des penseurs du tournants du siècle, il se révèle incapable de croire en la capacité du régime de partis organisés à surmonter ses contradictions initiales, et à maintenir, même sous le poids du formalisme, de la rationalisation, de la bureaucratisation et de la massification de la sphère politique, un minimum de leadership et d’individualité, de conviction et de responsabilité, de volonté et d’engagement intègre.
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NOTES
1 Les références au livre d’Ostrogorski renvoient à l’édition d’Arthème Fayard de 1993, laquelle est une réédition remaniée de l’ouvrage publié en 1912 sous le même titre chez Calmann-Lévy. Cette publication de 1912 était elle-même une édition remaniée de celle parue en deux volumes en 1902 (bien qu’écrit en français, l’ouvrage paraîtra d’abord en anglais chez Macmillan en 1902, et ensuite en français en 1903 chez Calmann-Lévy). Par rapport à l’édition de 1902/1903, l’édition de 1912 s’avère être réduite d’un peu plus de la moitié. L’auteur a profité du succès de la première édition pour réécrire certains chapitres en renouvelant, sur une période de dix années, ses investigations, en Angleterre comme aux États-Unis. Comme il le souligne dans l’avant-propos, si des petits traits sont venus modifier en maints endroits les détails du tableau initial, rien toutefois ne l’a amené à changer les conclusions auxquelles il était arrivé.
2 Placée en exergue, à la première page de l’avant-propos, la citation de Tocqueville donne le ton et marque bien la filiation pessimiste qui se noue autour de la conscience d’une transformation inéluctable des sociétés : « Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau. Mais c’est ce à quoi nous ne songeons guère; placés au milieu d’un fleuve rapide, nous fixons obstinément les yeux vers quelques débris qu’on aperçoit encore sur le rivage; tandis que le courant nous entraîne et nous pousse à reculons vers les abîmes. » (Moisei Ostrogorski, La démocratie et les partis politiques, « Avant-propos de la première édition », Paris, Fayard, 1993, p. 33. Cf. Alexis, de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome I, Paris, Gallimard, 1986, p. 43).
3 George Lavau et Olivier Duhamel, « Crises de la démocratie moderne », dans Madeleine Grawitz et Jean Leca (dir.), Traité de science politique, tome 1, Paris, Presses universitaires de France, 1985, p. 29-113; Edward McNall Burns, Ideas in Conflict: the Political Theories of the Contemporary World, New York, Norton and Company, 1960.
4 C’est la prétention affichée de l’auteur que de vouloir se distinguer des autres analystes qui, selon lui, accordent trop d’intérêt aux formes (lois, institutions, etc.), et pas assez aux forces politiques, c’est-à-dire aux « volontés agissantes » et à leurs « combinaisons variées dans la vie politique ». Dans cette perspective, l’aspect scientifique de sa démarche se résume surtout par la prépondérance qu’il accorde à l’observation neutre, exempte de passion, des hommes concrets.
5 La formule de Pierre Bouretz, qui désigne la pensée de Weber comme étant « la conscience malheureuse de l’Europe du XXe siècle », résume bien l’état d’esprit d’une certaine partie des lettrés européens du début du siècle et, au premier rang, celui d’Ostrogorski. D’ailleurs, fait symptomatique, Ostrogorski justifie, comme Schumpeter, le bien-fondé de son pessimisme dans une note en fin de volume : « Quant au pessimisme que l’on m’a reproché, je ne m’en défends pas, bien au contraire […] il est de l’intérêt public d’appeler les choses par leur nom et même de les crier tout haut. Dans les vieilles universités anglaises, il y a un poste d’orateur public chargé de prononcer l’éloge de toutes les personnes à qui on confère un grade honorifique. Cet emploi de louangeur public devrait avoir dans les démocraties son pendant dans celui de pessimiste public. » (Ostrogorski, La démocratie et les partis politiques, p. 741). Toutefois, comme le signale Johnston à l’égard des intellectuels de l’Autriche-Hongrie du tournant du siècle, et qu’il convient d’appliquer à l’ensemble de l’Europe, il faut faire attention à ne pas surestimer l’importance de ce courant pessimiste d’avant Première Guerre mondiale, et tenir compte d’un courant optimiste et idéaliste tout aussi significatif. Cf. Pierre Bouretz, Les promesses du monde, Paris, Gallimard, 1996, p. 27; William Johnston, L’esprit viennois, Paris, Presses universitaires de France, 1985, p. 32-35.
6 La première phrase de son introduction traduit bien cette ambition et, par la même occasion, la gravité qui semble animer son questionnement : « L’avènement de la démocratie a brisé les anciens cadres de la société politique. La hiérarchie des classes et leur cohésion intérieure ont été détruites, et les liens sociaux traditionnels qui unissaient l’individu à la collectivité se sont rompus. Dès lors la question se posa de savoir dans quels nouveaux cadres on pourrait faire entrer les membres de la société pour assurer à celle-ci son existence. » (Ostrogorski, La démocratie et les partis politiques, p. 41).
7 Conscience tragique ou déchirée parce qu’à l’instar de celle de plusieurs conservateurs libéraux (Tocqueville, Weber, Schumpeter, Ortega y Gasset), son adhésion sincère aux valeurs de la modernité est toujours entachée de l’impression mélancolique que ce monde nouveau qui s’installe « n’est plus le sien ». C’est ce que Mommsen appelle, dans son livre classique sur Weber, la « malédiction des tard-venus » (expression tirée par Mommsen de la « lecture inaugurale » prononcée par Weber en 1895). Bien que ne menant jamais à une attitude réactionnaire ou résolument conservatrice, ce rapport au monde n’en demeure pas moins empreint de nostalgie devant l’absence d’un devoir-être capable d’encadrer et de nourrir la volonté humaine sur le plan de la moralité, mais surtout de l’excellence, du dépassement et de l’investissement dans le monde. Cf. Wolfgang J. Mommsen, Max Weber et la politique allemande, Paris, Presses universitaires de France, 1985, p. 121.
8 Sur les aspects mélancoliques ou conservateurs de la pensée sociologique : Robert Nisbet, La tradition sociologique, Paris, Presses universitaires de France, 1984; Danilo Martuccelli, Sociologies de la modernité. Paris, Gallimard, 1999; sur le rapport entre la littérature et la sociologie permettant d’éclairer ces aspects. Cf. Wolf Lepenies, Les trois cultures, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1990.