Selon Strauss, la division se présente autrement chez Machiavel: elle est division entre celui qui connaît la vérité sur l’homme, les modes et ordres nouveaux, et celui qui ne connaît pas cette vérité et qui respecte la vérité en place. En somme, donc, il y a séparation entre Machiavel, qui connaît cette vérité nouvelle et souhaite contribuer à la libération intellectuelle de l’Italie15, et les idées dominantes dans la société florentine, découlant à la fois de la tradition chrétienne et des traditions grecque et romaine.
Qu’elle est cette vérité que possède Machiavel? Dans les Discours sur la première décade de Tite-Live16, il se demande pourquoi les Anciens aimaient la liberté davantage que ses contemporains. Selon lui, cela est lié à l’éducation, et la différence entre l’éducation florentine et celle des Romains est liée à la différence entre la religion florentine et la religion romaine, le christianisme contribuant à abaisser l’estime accordée au monde réel et à l’honneur17. Les païens, pour leur part, considéraient l’honneur comme le plus grand des biens. Pour Machiavel, le christianisme est responsable de la corruption religieuse et morale de l’Italie ainsi que du manque de vertu politique que l’on y trouve18.
Mais s’il utilise la république romaine comme contre-modèle à la république florentine, il reste que, pour Machiavel, Rome est vulnérable puisqu’elle est fondée sur la chance. Selon Strauss, Machiavel voudrait enseigner comment on peut construire délibérément et rationnellement un régime semblable à celui des Romains19. Dit autrement, Machiavel veut montrer que l’homme doit dépendre de sa propre vertu. Cela suppose qu’il doive s’accepter comme il est, c’est-à-dire imparfait et non coupable de cet état20.
Voilà sur quoi se construit ce que l’on pourrait nommer la « révolution machiavélienne », la vérité nouvelle, en accord avec la force humaine, présentée par le Florentin. On voit là se dessiner les contours d’un débat philosophique portant sur la nature de l’homme et de la société, stipulant que cette nature ne doive plus être définie par rapport à une réalité supra-politique ou à des royaumes imaginaires. Machiavel nie l’existence d’une organisation de l’âme, et, ainsi, d’une possible hiérarchie des formes de vie et des biens. Il analyse le politique comme si le supra-politique n’existait pas21, ce qui a pour effet que la vertu, pour lui, n’est qu’une création de la société politique, définie de l’intérieur même de la société, à la lumière de la vie réelle des hommes et non de ce qu’elle devrait être. Cela suppose que tout comme les hommes dont la volonté est libre, la vertu doit s’adapter aux temps qui changent. Avec Machiavel, l’homme devient indéfiniment malléable22.
Pour le Florentin, le lieu de la philosophie, tout comme le lieu du politique, est la cité. La philosophie doit en accepter les limites et se concentrer sur la manière dont les hommes vivent23. Cette nouvelle façon d’envisager les choses, que Strauss associe aux modes et ordres nouveaux de Machiavel, conduit ultimement à la conquête de la nature, à sa maîtrise, ce qui témoigne du caractère novateur de son enseignement, de sa rupture avec les Anciens. Toutefois, selon Strauss, cette vérité nouvelle, avant qu’elle ne soit propagée, n’est pas à la portée de tous. Elle suppose que Machiavel, à l’instar des Anciens, soit conscient de ce qui sépare le philosophe, détracteur de la tradition, et les non-philosophes (à la fois le Prince et le Peuple), défenseurs de celle-ci.
2. Division, écriture et politique
Quels sont les effets de ces divisions sur l’écriture philosophiques? Comme le montre Lefort dans Le travail de l’oeuvre Machiavel, le fait de la division est consubstantiel à la cité. Il faut voir maintenant qu’il est de la nature du désir des Grands, afin de préserver leur pouvoir, d’étouffer la contestation et de minimiser le conflit à l’aide de récits unificateurs. Ces récits, ou « discours idéologiques », permettent de présenter une image lénifiante de la cité ainsi que de résoudre l’énigme de son origine24. Ils présentent une image mythique du commencement, résolvant son mystère et appelant à la préservation de l’ordre présent tout en effaçant la réalité de la refondation continue du corps politique, soit cela même qui rend possible le mouvement historique25.
Comment cela se présente-t-il concrètement chez Machiavel, selon Lefort? Machiavel dénonce le discours sur Rome que défendent les humanistes de Florence afin de fonder leur pouvoir ainsi que de légitimer leur autorité, les accusant de ramener constamment au présent le souvenir de la grandeur d’une république libre, où règne la concorde, et d’imposer une image de la société romaine en tant que commencement, société politique première et symbole ultime de la bonne société26. Voilà qui permet de dissimuler la division, de régler la question de l’origine et de dire comment les hommes doivent se conduire. C’est face à ce discours que s’élève la voix du Florentin et que naît la nécessité d’un travail de désenchantement qui dévoile l’imposture de ce langage qui masque le conflit27.
Mais cette tâche – à la fois celle de Machiavel et celle de son lecteur – suppose aussi de porter à nouveau notre regard vers Rome, car pour Machiavel, par-delà la fiction véhiculée par les humanistes de Florence, c’est en se souvenant de l’expérience romaine que l’on peut comprendre d’où est issu le mythe, et donc faire ressurgir le goût du politique nécessaire au changement, au « travail » ou à l’action sur le monde. Le discours du Florentin s’adresse aux jeunes, à leur désir de savoir, mais aussi à leur désir d’agir, à leurs espoirs pour l’avenir28. Il veut leur montrer que c’est de cette même Rome qui connut la liberté, où l’on était en droit d’interroger le pouvoir, qu’est née l’idéologie. On voit donc poindre simultanément la source des espoirs des jeunes et celle de l’idéologie qui cherchera à réprimer ces espoirs. Machiavel suggère que ce qui est au fondement de la dégénérescence du régime romain, le discours qui efface la division, est aussi au fondement, dans son ici et maintenant, de la dégénérescence du régime florentin. On voit apparaître la répétition du jeu politique29.
La solution aux problèmes qui ravagent la république de Florence au début du cinquecento peut donc être entrevue, selon Machiavel, si l’on examine la république romaine. Avec un peu d’attention, on voit ressurgir, au-delà des divers événements, les choix sur lesquels ils reposent30. Et en faisant réapparaître ces choix, on fait aussi réapparaître la question qui se trouve au fondement de toute communauté politique, celle de l’origine. On peut se limiter aux réponses qui se sont formées pour résoudre son énigme, « les artifices qui rendent crédibles les discours que la société tient sur elle-même et par quoi elle se fournit le substitue d’un savoir31 ». En même temps, si on réussit à regarder plus loin que ces discours, on aperçoit le «travail que la société effectue sur elle-même », par lequel elle s’engendre et se dévoile en même temps qu’elle se voile – ce qui nourrit « la parole sans que celle-ci puisse l’épuiser »32.
L’écriture peut être utilisée de deux façons, selon Lefort: elle peut servir à soutenir les fictions qu’une société se donne afin de s’expliquer son origine; et elle peut servir à préserver l’énigme d’une société ainsi qu’à protéger la division qui lui est propre. Pour l’interprète, il est de la nature même de l’œuvre – si elle réussit à échapper à l’idéologie – de ne pas être une. Ainsi, il devrait aussi être de la nature de l’écrivain ou du philosophe de s’opposer aux fictions ou discours unificateurs, de reconnaître qu’il n’existe pas de vérité unique de l’œuvre pouvant représenter le réel et le justifier, tout comme il n’existe pas de vérité unique du politique – bref, que toute vérité n’est que vérité de passage33.