La question que je voudrais poser à propos du travail de Miguel Abensour est fort simple : que faut-il entendre chez lui par « philosophie politique »? S’il est important de poser une telle question, ce n’est pas seulement qu’on assiste présentement en France à une sorte d’inflation de la référence à la philosophie politique – après une longue éclipse – qui fait qu’il est désormais indispensable de demander à ceux qui s’en réclament de préciser ce qu’ils entendent par là. C’est aussi, et surtout, – c’est l’intuition ou l’hypothèse qui me guidera –, que le statut de la philosophie politique dans le travail de Miguel Abensour est problématique. Ce qui doit s’entendre, je le précise, dans le meilleur sens du terme. La philosophie politique, écrit Abensour, n’a rien d’une discipline académique à laquelle on choisirait de rattacher son travail, un peu comme on joint un département d’université ou un centre de recherche1. La philosophie politique désigne plutôt un enjeu; en elle, comme dans tout l’espace politique, se découvre une division qui en est constitutive. Il y a, d’un côté, une philosophie politique dominante, libérale ou néo-kantienne, qui a ceci de propre qu’elle évacue la question de la domination et aboutit par là à une conception abstraite de l’intersubjectivité qui l’inscrit dans la doxa des régimes démocratiques libéraux selon laquelle la finalité de ces régimes est le consensus2. Opposée à elle, existe ce qu’il arrive à Miguel Abensour de désigner comme une « philosophie politique critique » (ou « critico-utopique »), qui s’édifie sur des fondements inverses : disposant en son centre la question de la domination, elle fait fond sur la division sociale et le « dissensus » (dixit Jacques Rancière)3 plutôt que sur l’intersubjectivité et le consensus. Cependant, en rester à une telle caractérisation négligerait ce qui constitue, à mon sens, le trait principal d’une telle philosophie – et qui rend son statut incertain et son exercice éminemment problématique, si ce n’est périlleux.
Dans le sillage de Pierre Leroux ou de Jules Michelet, la philosophie politique critique non seulement élit de nouveaux objets – la « souffrance » de « la classe la plus nombreuse », la critique de la domination, la visée de l’émancipation – mais vise également l’édification d’un « nouveau penser », voire l’introduction en philosophie d’un « style barbare »4. Ce sont dès lors rien de moins que les frontières de ce qui sépare la philosophie de la « non-philosophie »5 qui sont interrogées et c’est l’assurance du discours philosophique qui vacille quand celui-ci s’ouvre à des ensembles de pratiques et de discours qui interrogent l’institution symbolique aussi radicalement que lui, même si c’est d’une tout autre manière –comme si la non-philosophie, tout en ne se confondant pas avec la philosophie, n’en participait pas moins pourtant de cette dernière. La philosophie politique critique, en somme, est un exercice problématique en ceci qu’elle invite l’interrogation philosophique à se retourner sur elle-même, à se prendre pour objet, s’engageant ainsi dans ce que Merleau-Ponty – dont l’œuvre hante le travail de Miguel Abensour, il me semble – a appelé une « surrréflexion »6.