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La philosophie politique chez Miguel Abensour

La philosophie politique et le « choix du petit »

Un texte de Gilles Labelle, PUBLIÉ LE 12 Décembre 2007

Mais Miguel Abensour ne nous-a-il pas prévenus que si l’on fait un système philosophique, on fait aussi au même moment une philosophie d’État? Or, il serait bien ridicule de chercher à montrer qu’Abensour est un « philosophe fonctionnaire ». Pas un texte où il ne vilipende cette catégorie et l’État tout aussi bien. Cela dit, on ne peut s’empêcher de poser la question de la manière dont la singularité ou le petit se manifeste concrètement dans l’espace social-historique. De quelle manière, autrement dit, se montrent dans le monde le « possible », le « sauvage », l’ « Autre »? Au moins dans le cas de la démocratie sauvage, Miguel Abensour répond : « Résistance à la domestication, “démocratie sauvage” désigne positivement l’ensemble des luttes pour la défense des droits acquis et la reconnaissance des droits bafoués ou non encore reconnus »80. Or une telle perspective, si elle a le mérite de rendre compte, ainsi que l’a bien montré Claude Lefort notamment81, des luttes sociales post Mai 1968 et des transformations qu’elles ont suscitées, ne néglige-t-elle pas la puissance d’intégration dont le droit est porteur dans les régimes démocratiques libéraux? La sanction que l’État accorde au droit, et qui est depuis longtemps déjà en Amérique du Nord en particulier l’un des modes privilégiés de légitimation des gouvernants, ne conduit-elle pas à faire du langage juridique une doxa dont se réclament groupes d’intérêt et corporations les plus divers? Outre le fait qu’on voit difficilement ce qu’une telle diffusion du droit peut avoir de subversif ou en quoi elle peut participer de la démocratie sauvage, il faut se demander si, par définition, elle ne constitue pas une invitation permanente faite à l’État à se poser en arbitre capable de discriminer entre les droits authentiques et les autres. Disons-le carrément : si la démocratie sauvage se traduit pour l’essentiel en une revendication fondée sur le droit, on voit mal en quoi elle ne se ramène pas à une demande d’État. Ce qui, en outre, force à poser la question : la philosophie politique critique, si c’est bien là qu’elle aboutit, est-elle si différente de la philosophie politique dominante, libérale ou néo-kantienne, qu’elle exècre pourtant? L’œuvre de Claude Lefort et l’ambiguïté de ses prises de position politiques, qui ne vont certes pas toutes dans le sens de la démocratie sauvage, est peut-être un symptôme de ces difficultés.

Mais cela, se pourrait-il que Miguel Abensour qui, répétons-le, a fréquenté assidûment les penseurs de la dialectique de la raison (au contraire de Lefort), l’ait entrevu? Précisément au moment où il expose au lecteur le « choix du petit » qui doit guider la pensée, Abensour écrit, commentant de nouveau Adorno : « le petit ne figure-t-il pas, dans l’œuvre d’Adorno, le lieu utopique, le no man’s land de l’individu »82? Si je lis et interprète correctement ce passage, il est moins question ici de faire de l’utopie une manifestation du singulier ou du petit que l’inverse : penser le singulier ou le petit relèverait de l’utopie. Non pas au sens où ce serait un exercice gratuit ou futile, car tel n’est pas du tout, on l’a vu, le sens de l’utopie chez Miguel Abensour, qui en fait plutôt, rappelons-le, un exercice de l’altérité, qui vise à faire retour au social après s’en être écarté. Dire que la pensée du petit, du singulier, est une utopie, un « lieu non lieu », signifierait dès lors : cet exercice est, certes, possible et même nécessaire, au sens où c’est la non-philosophie elle-même qui déborde la philosophie, qui nourrit le « choix du petit », qui appelle une parole qui la prolonge et dise son sens; en même temps, cet exercice est impossible – mais comme la justice selon Levinas est impossible –, c’est-à-dire que la singularité ne peut jamais être présentée en tant que telle – cela, cependant, sans qu’elle soit simplement absente, comme si elle avait lieu et n’avait pas lieu dans le discours philosophique, comme si elle était en lui tout en étant en même temps sans topos. Comme toute utopie selon Miguel Abensour, la pensée du singulier représenterait une sortie hors de la philosophie dominante – mais moins pour établir une autre philosophie que pour fonder un « travail » sur la pensée qui troublerait constamment sa tranquillité.

Si c’est bien de cela dont il est question, le penseur de l’utopie qu’est Miguel Abensour n’aurait pas simplement fait de l’utopie un objet d’étude, il l’aurait intégrée à son écriture et au travail même de la pensée dans lequel il s’est engagé. Dans son travail, la philosophie serait bien troublée au moment même où elle s’énonce. Par delà toute critique qu’on peut lui adresser, on ne saurait ainsi faire abstraction du retour sur soi que manifeste une telle pensée, qui se fait elle-même « lieu non lieu ».

NOTES
1 « Pour une philosophie politique critique? », Tumultes, 17-18, 2002, p. 208. Sauf indication contraire, toutes les références renvoient à des textes signés par Miguel Abensour.
2 Ibid., p. 234, 252.
3 Jacques Rancière : « Le dissensus citoyen », Carrefour, 19, 2, 1997, p. 21-36.
4 « Philosophie politique et socialisme, Pierre Leroux ou du “style barbare” en philosophie », Cahier du Collège international de philosophie, 1985, 1, p. 10.
5 Cf. Maurice Merleau-Ponty : « Philosophie et non philosophie depuis Hegel », in Notes de cours 1959-1961, Texte présenté, établi et annoté par Claude Lefort, Paris, Gallimard, 1996, p. 269-352; et aussi : Claude Lefort : « Philosophie et non-philosophie », Esprit, juin 1982, p. 101-112.
6 Maurice Merleau-Ponty : Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 61.
7 « Le choix du petit », Passé présent, 1, 1982, p. 67.
8 « L’École de Francfort », in Entretiens avec Le Monde. 1. Philosophies, Paris, La Découverte/Le Monde, 1984, p. 212, 214.
9 « L’affaire Schelling. Une controverse entre Pierre Leroux et les jeunes hégéliens », Corpus, 18-19, 1991, p. 130; « Philosophie politique et socialisme… », p. 12-13.
10 « Philosophie politique et socialisme… », p. 12-13.
11 « L’affaire Schelling… », p. 127; « Philosophie politique et socialisme… », p. 17-18.
12 « L’affaire Schelling… », p. 127.
13 Ibid., p. 128-129, 130.
14 La démocratie contre l’État. Marx et le moment machiavélien, Paris, Presses universitaires de France, 1997, p. 48.
15 « L’affaire Schelling… », p. 120.
16 L’utopie de Thomas More à Walter Benjamin, Paris, Sens & Tonka, 2000, p. 116. Cf. Maurice Merleau-Ponty : Sens et non sens, Paris, Nagel, 1966, p. 8-9.
17 « Pour une philosophie politique critique? », p. 238.
18 Voir la « présentation » de Miguel Abensour et Marcel Gauchet du Discours de la servitude volontaire, Paris, Payot, 1978, p. VII-XXIX:  « Les leçons de la servitude et leur destin ».
19 Claude Lefort : « Le nom d’Un », in Discours de la servitude volontaire, p. 247-307.
20 De la compacité. Architectures et régimes totalitaires, Paris, Sens & Tonka, 1997.
21 Ibid.
22 « Pour une philosophie politique critique? », p. 221, 241.
23 Ibid., p. 218-219. Voir aussi : L’utopie de Thomas More..., p. 164; « L’École de Francfort », p. 214.
24 « Pour une philosophie politique critique? », p. 236.
25 L’utopie de Thomas More..., p. 196; « Héroïsme et modernité », Magazine littéraire, 408, avril 2002, p. 46.
26 Comme y insiste Hannah Arendt. Voir « La disposition héroïque et son aliénation », Tumultes, 2-3, 1993, p. 64-65.
27 Jacques Rancière : La mésentente. Politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995.
28 « Saint-Just. Les paradoxes de l’héroïsme révolutionnaire », Esprit, 2, février 1989, p. 81.
29 «La disposition héroïque et son aliénation», p. 72-73.
30 Ibid., p. 80, 83.
31 « La disposition héroïque et son aliénation », p. 79-80.
32 L’utopie de Thomas More..., p. 137.
33 « Le choix du petit », p. 66.
34 Ibid.
35 « Penser l’utopie autrement », in Emmanuel Levinas. Cahier de l’Herne, Paris, L’Herne, 1991, p. 573, 582-583.
Cf. Maurice Merleau-Ponty : Signes, Paris, Gallimard, 1960, p. 201-202 : il faut se situer par delà une « histoire de la philosophie “objective”, qui mutilerait les grands philosophes de ce qu’ils ont donné à penser » et une « méditation déguisée en dialogue », où on ferait « les questions et les réponses ». En réactivant les interrogations ou les problèmes au fondement des œuvres de pensée et en les prolongeant, l’interprète institue un « milieu » où « le philosophe dont on parle et celui qui parle sont ensemble présents, bien qu’il soit, même en droit, impossible de départager à chaque instant ce qui est à chacun ».
36 Bien qu’ils soient quasiment contemporains, Dante fait selon Lefort une oeuvre en se rappropriant à la fois l’héritage d’Aristote et des Écritures, alors que Thomas d’Aquin en reste à la somme (Claude Lefort : « La modernité de Dante », in Dante : La monarchie, Paris, Belin, 1993, p. 5-75).
37 Sur Strauss, voir notamment L’utopie de Thomas More..., p. 35, 38, 42.
38 L’utopie de Thomas More..., p. 34, 93-94; « Comment une philosophie de l’humanité peut-elle être une philosophie politique moderne? », postface à Pierre Leroux : Aux philosophes, aux artistes, aux politiques. Trois discours et autres textes, Paris, Payot, 1994, p. 310.
39 L’utopie de Thomas More..., p. 32-33, 79.
40 « ”Démocratie sauvage” et “principe d’anarchie” », Revue européenne des sciences sociales, XXXI, 97, 1993, p. 239. Cf. Maurice Merleau-Ponty : Les aventures de la dialectique, Paris, Gallimard, 1955, p. 305.
41 L’utopie de Thomas More..., p. 12.
42 La démocratie contre l’État..., p. 114.
43 « Comment une philosophie de l’humanité peut-elle être une philosophie politique moderne? », p. 301, 302, 308, 312. Cf. Maurice Merleau-Ponty : Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 283.
44 « Comment une philosophie de l’humanité peut-elle être une philosophie politique moderne? », p. 308-309.
45 Ibid., p. 305.
46 Ibid., p. 315-316.
47 « Philosophie politique et socialisme… », p. 17.
48 Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, p. 320.
49 « Comment une philosophie de l’humanité peut-elle être une philosophie politique moderne? », p. 308.
50 « Philosophie politique et socialisme… », p. 22.
51 « Comment une philosophie de l’humanité peut-elle être une philosophie politique moderne? », p. 316-317; « L’affaire Schelling… », p. 128-129.
52 « Comment une philosophie… », p. 309.
53 « ”Démocratie sauvage” et “principe d’anarchie” », p. 229, 235; « Utopie et démocratie », Raison présente, 121, 1997, p. 35.
54 « ”Démocratie sauvage” et “principe d’anarchie” », p. 228; « Utopie et démocratie », p. 35.
55 « Utopie et démocratie », p. 35.
56 « ”Démocratie sauvage” et “principe d’anarchie” », p. 228.
57 « ”Démocratie sauvage” et “principe d’anarchie” », p. 229, 232, 238.
58 « Comment une philosophie de l’humanité peut-elle être une philosophie politique moderne? », p. 319.
59 « Utopie et démocratie », p. 37-38, 40.
60 Claude Lefort : « La question de la démocratie », in Essais sur le politique. XIXe-XXe siècles, Paris, Seuil, 1986, p. 17.
61 « ”Démocratie sauvage” et “principe d’anarchie” », p. 238.
62 Sur la critique de Bloch, voir « Penser l’utopie autrement », p. 585; sur la critique de Merleau-Ponty par Levinas, voir son texte « De l’intersubjectivité. Notes sur Merleau-Ponty », in Hors sujet, Fata Morgana, 1987, p. 151.
63 « Penser l’utopie autrement », p. 599, note 2.
64 Miguel Abensour et Catherine Chalier : « Avant-propos » à Emmanuel Levinas. Cahier de l’Herne, p. 10.
65 Pour reprendre l’expression de Jacques Derrida: Force de loi, Paris, Galilée, 1995, p. 26.
66 « Avant-propos » à Emmanuel Levinas..., p. 12.
67 « Penser l’utopie autrement », p. 587-588, citant Emmanuel Levinas : « Le surlendemain des dialectiques », Cahiers de la nuit surveillée, 1984, p. 324.
68 « L’État de la justice », Magazine littéraire, 419, avril 2003, p. 56-57.
69 Miguel Abensour et Pierre-Jean Labarrière : « Parasites appointés, qu’avez-vous fait de la vérité? », in Arthur Schopenhauer : Contre la philosophie universitaire, Paris, Rivages, 1994, p. 7-36.
70 Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, p. 222.
71 Merleau-Ponty, Signes, p. 31.
72 Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, p. 251.
73 Merleau-Ponty, Signes, p. 30-31.
74 Ibid., p. 31.
75 Maurice Merleau-Ponty : La prose du monde, Paris, Gallimard, Tel, 1992 [1969].
76 Merleau-Ponty, Signes, p. 30.
77 Merleau-Ponty, Signes, p. 31.
78 « Le choix du petit », p. 70 (mes italiques).
79 Ibid.
80 « ”Démocratie sauvage” et “principe d’anarchie” », p. 229.
81 Voir Claude Lefort : « Droits de l’homme et politique », in L’invention démocratique, Paris, Fayard, 1981, p. 45-83.
82 « Le choix du petit », p. 70 (mes italiques).






Professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa. Directeur de recherche au CIRCEM






Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités