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La politique et la guerre

La politique comme pur acte de guerre : Clausewitz, Schmitt et Foucault

Un texte de Jean-François Thibault, PUBLIÉ LE 12 Décembre 2007

… c’est un des traits fondamentaux des sociétés occidentales que les rapports de force qui longtemps avaient trouvé dans la guerre, dans toutes les formes de guerre, leur expression principale se sont petit à petit investis dans l’ordre du pouvoir politique.
– Michel Foucault1

Nous sommes donc en guerre les uns contre les autres; un front de bataille traverse la société toute entière, continûment et en permanence, et c’est ce front de bataille qui place chacun de nous dans un camp ou dans un autre. Il n’y a pas de sujet neutre. On est forcément l’adversaire de quelqu’un.
– Michel Foucault2

Il est de bon ton en philosophie politique d’opposer la politique et la guerre et de faire contraster le calme de la vie pacifiée dont témoignerait l’existence d’un lien social harmonieux avec la violence des discordes qu’illustrerait cette fois l’absence d’un tel lien. Du méson que louaient les Grecs de l’époque classique au contrat que célèbrent quant à eux les Modernes, la conviction apparaît la même selon laquelle la politique participerait principiellement d’une domestication des conflits et d’un dépassement des différends effectuée en vue d’une réconciliation qui serait autre chose qu’un simple modus vivendi.

Mais n’y a-t-il pas là, dans cette insistance que semble vouloir mettre la philosophie politique à nier les conflits et à éviter les différends, quelque chose comme la crainte de voir resurgir de la violence de ces possibles discordes et des désordres qu’elles provoqueraient, un horizon indépassable? En effet, ne juge-t-on pas que dans de telles circonstances la politique finirait en quelque sorte par ne plus être la politique pour, tout au contraire, sombrer à nouveau tête première dans la guerre? Ainsi se trouverait-on contraint, du fait même du travail de représentation de l’ordre pacifié que s’est donnée comme tâche la philosophie politique, d’épouser une démarche qui ne semble en mesure de « reconstituer les conditions de l’intelligibilité générale de l’agir politique […] qu’à condition d’en supprimer l’âme discordante »3. Pour cette philosophie politique, le conflit et le différend demeureraient donc largement indicibles puisque leur apparition marquerait, de fait comme de droit, la limite d’une représentation idéale atteignant justement là, c’est-à-dire dans ce désordre qu’elle ne parvient précisément pas à exprimer, sa frontière tant redoutée. Toute transgression conduirait celui qui oserait néanmoins s’aventurer au-delà de cette frontière à la perdition.

Toutefois, l’impression demeure que lorsque le conflit ou le différend sont ainsi occultés et placés hors de portée de la philosophie politique, « quelque chose de décisif reste en dehors du cadre »4. Aussi bien pour les Grecs que pour les Modernes, se pourrait-il que cette facticité de la politique soit, malgré tout ce que cela pourra impliquer comme épreuve pour la réflexion, indispensables à une compréhension du politique véritablement satisfaisante5?

Postulant qu’il s’agit là d’un impératif auquel doit pouvoir se confronter la philosophie politique, notamment dans un contexte où l’idée selon laquelle une communauté qui soit à la mesure de l’orbe du monde serait aujourd’hui à inventer gagne rapidement les esprits6, l’objectif de cet article est d’explorer le caractère de l’hypothèse relative au rapport existant entre la politique et la guerre que Michel Foucault développait dans son cours de 1976 au Collègue de France intitulé « Il faut défendre la société ». Plus spécifiquement, nous présenterons tout d’abord ce qu’il convient d’identifier comme la formulation classique de ce rapport entre guerre et politique telle qu’elle se trouve chez le stratège prussien Carl von Clausewitz. Nous nous attarderons ensuite à ce que ce Foucault envisage comme un renversement de ce rapport entre guerre et politique. Après avoir contrasté ce renversement à la lumière de la réflexion d’un autre critique de la philosophie politique libérale, Carl Schmitt, nous l’inscrirons alors plus nettement dans le cadre de la réflexion sur les dispositifs de savoir/pouvoir qui occupaient Foucault à la même période.

1. La subordination de la guerre : la politique chez Clausewitz

Clausewitz apparaît ici comme une figure particulièrement importante puisqu’il formalise en quelque sorte la représentation conventionnellement acceptée de ce rapport entre la politique et la guerre. Rapport qui fait non seulement de la guerre un simple moyen de la politique – quoiqu’un moyen par ailleurs absolument essentiel – mais également un moyen qui n’a d’autre fin que la paix elle-même, par laquelle se réglerait, dans un « résultat commun », le conflit7.

L’on connaît la formule de la guerre comme simple « continuation », « poursuite », « manifestation » ou « réalisation » de la politique d’État « par d’autres moyens » avec laquelle Clausewitz tentait de fonder la rationalité et l’intelligibilité de la guerre dans les rapports de subordination que celle-ci se devait nécessairement de conserver avec la politique8. Pour ce dernier, la formule signale en effet que la politique représente tout naturellement « la matrice dans laquelle la guerre se développe »9; la matrice qui précisément fournirait « le mobile initial de la guerre »10. La guerre serait donc ici de part en part un acte politique, lequel pénétrerait « l’acte de guerre entier en exerçant une influence constante sur lui »11. Aussi la conduite de la guerre serait-elle, du moins « dans ses grandes lignes », la poursuite de la politique même12. Pour Clausewitz, la guerre « ressemble » donc à la politique13 puisqu’elle y « appartient » et qu’elle constitue même une dimension de ces rapports politiques qu’entretiennent ensemble les États. En somme, la guerre serait simplement comme la « partie d’un tout qui diffère d’elle »14, comme une partie de la politique qui « saisit l’épée au lieu de la plume »15 et « livre bataille au lieu de rédiger des notes »16.

Nul doute donc à ce que ce soit la politique qui détermine ici les desseins, les motifs et les fins de la guerre. Dans ces circonstances, celle-ci ne serait précisément rien d’autre qu’un moyen, parmi plusieurs autres disponibles telle la diplomatie par exemple, pour atteindre les objectifs fixés par la politique. Un moyen car contrairement à la politique qui repose sur le dialogue, sur la ruse et sur la modération, la guerre suppose quant à elle, et c’est très précisément là que résiderait selon Clausewitz son caractère spécifique, l’usage de la violence, de la force et de la démesure. La guerre est en effet une manière de régler les différends « par le sang » et, pour notre stratège, c’est d’ailleurs uniquement « en cela qu’elle diffère des autres conflits »17.

En tant qu’instrument de la politique, et sous peine de céder trop facilement le terrain à l’irrationnel nourri par les passions et le hasard, la guerre ne pourrait dès lors pas être pensée indépendamment d’un entendement politique subjectif équivalent pour Clausewitz à l’« intelligence de l’État personnifié »18 et correspondant plus ou moins à ce que nous entendons aujourd’hui en évoquant la notion d’intérêt national19. Dans ce contexte, la politique exprimerait «le point de vue le plus élevé de la conduite de la guerre »20; laquelle devrait tout mesurer à son « aune »21. Ainsi, dans cette définition de la guerre qui vaut à toutes fins pratiques comme une « décision par les armes »22, Clausewitz suggère-t-il l’existence d’une « séparation rigoureuse entre paix et guerre »23.

Pourtant, si l’on peut dire qu’il y a effectivement pour Clausewitz une grammaire de la guerre (comme il y aurait une grammaire de la diplomatie) distincte de celle de la politique – d’où découle l’idée qu’il existe une séparation rigoureuse entre la paix et la guerre – l’idée même d’une continuité entre guerre et politique ne signale-t-elle pas également, comme il le note d’ailleurs lui-même24, que l’une et l’autre participent au fond d’une même « logique »? Cette logique indiquerait que tant la guerre que la politique s’inscrivent finalement au sein d’une unité qui ne serait autre que ce « duel à une plus vaste échelle » qui voit s’affronter les États, les nations et les gouvernements25.

C’est précisément dans le contexte d’un tel affrontement que surviendrait le risque de voir la guerre prendre le dessus sur la politique en montant aux extrêmes. Glissant vers la forme absolue d’une « lutte à la vie à la mort »26 provoquée par un « déchaînement des passions » ou par une « indétermination de la volonté »27, une telle montée aux extrêmes traduirait alors l’incapacité dans laquelle se trouverait la politique de parvenir à contrôler cet instrument qu’est la guerre. Dans une telle situation, qui pour Clausewitz demeure plausible malgré son caractère exceptionnel et où, nourrie par les seuls «motifs» d’une guerre qui finirait par « suivre ses propres lois comme une chose tout à fait indépendante »28, l’hostilité deviendrait pure et la violence extrême, « le point de vue politique disparaîtrait »29 et la guerre prendrait finalement « la place de la politique »30.






Département de science politique Université de Moncton






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