Tel semble être l’horizon sur lequel ouvrirait, au-delà de la subordination de la guerre à la politique, l’idée d’une continuité entre la guerre et la politique qui donne néanmoins à cette dernière le privilège de la victoire. Mais de quelle victoire s’agit-il au juste? Car, malgré sa résistance à vouloir explorer les conséquences d’un renversement de la formule et donc à vouloir explorer la possibilité d’une «subordination» de la politique à la guerre –il s’agirait là, selon Clausewitz, d’une pure absurdité31– et malgré son insistance à faire de la paix un aboutissement qui met effectivement «un terme aux affaires de guerre»32, la ressemblance entre la guerre et la politique que le stratège suppose en avançant l’idée d’une continuité n’ouvre-t-elle pas également la porte à certaines implications dont celle nous autorisant à concevoir l’hypothèse d’un renversement de ce rapport de subordination de la guerre à la politique? En effet, si la guerre conserve effectivement une certaine spécificité en usant de la violence armée, le fait demeure qu’une telle action suppose également, du fait de sa subordination à la politique, un champ, des acteurs et parfois même des objectifs qui, eux, seraient à proprement parler «identiques»33. Insistant que la guerre n’est qu’un nouveau moyen qui s’ajoute à ceux dont disposent les États, les nations et les gouvernements dans les relations politiques qu’ils entretiennent les uns avec les autres, Clausewitz entend affirmer du même coup:
que la guerre elle-même ne fait pas cesser ces relations politiques, qu’elle ne les transforme pas en quelque chose de tout à fait différent, mais que celles-ci continuent à exister dans leur essence, quels que soient les moyens dont elles se servent, et que les fils principaux qui courent à travers les événements de guerre et auxquelles elles se rattachent ne sont que les linéaments d’une politique qui se poursuit à travers la guerre jusqu’à la paix.34
À la lumière de telles circonstances, c’est-à-dire de ce que les «linéaments» de la politique se «cachent» au cœur même de la guerre35, ne pourrions-nous pas inférer que toute vie politique est en dernière instance traversée par un conflit et qu’au lieu que ce soit la politique qui donne son sens à la guerre, ce ne puisse finalement être la guerre, laquelle ne serait au fond qu’une manière un peu «plus exigeante de négocier»36, qui donne son sens à la politique?
Une telle conclusion ne serait pas valide selon Clausewitz puisque la véritable politique, la seule qui justement serait en mesure d’engendrer la guerre telle qu’il la comprend, est celle qui existe entre les États, les nations et les gouvernements. Dans ces circonstances, vouloir renverser la formule consisterait à adopter une autre définition de la politique qui inclurait par exemple la politique intérieure et qui, à l’image de la Révolution française, mettrait en scène une vie civile faite d’un foisonnement «d’activités, d’intrigues et d’affrontements, de luttes et de succès, de crainte et d’espoir, de terreur et de joie». Pour Clausewitz, cela signifierait inclure dans notre compréhension de la politique, ce qui ne serait en fait qu’une «anomalie» ou même qu’une «déviation morbide de l’action».37
2. Le renversement de la formule de Clausewitz
Pour Michel Foucault, précisément parce qu’il faudrait cesser de concevoir la politique à la seule lumière d’un modèle juridique étroitement associé au principe de souveraineté et ce faisant à la «genèse idéale» de cet État territorial revendiquant «pour son propre compte», selon la formule de Max Weber, «le monopole de la violence physique légitime»38, il conviendrait d’adopter une autre définition de celle-ci conduisant à renverser la formule de Clausewitz qui fait de la guerre un pur «acte de souveraineté».39 Ce qu’il faudrait plutôt envisager, c’est la possibilité que la politique ne soit finalement rien d’autre que la guerre continuée sous une autre forme; soit envisager faire de la politique un pur acte de guerre. Dès lors, libérer la philosophie politique du principe de souveraineté, c’est-à-dire couper la tête du roi une fois pour toutes40, de manière à re-politiser l’espace dépolitisé qui entourerait jusqu’alors le souverain, et donc envisager l’hypothèse d’un renversement de la formule de Clausewitz, signifieraient fondamentalement trois choses.41
Cela signifierait d’abord «que les rapports de pouvoir […] ont essentiellement pour point d’ancrage un certain rapport de force établi à un moment donné, historiquement précisable, dans la guerre et par la guerre». Dans ces circonstances, et si l’on peut effectivement penser que «le pouvoir politique arrête la guerre», cela signifierait surtout que cette démarche de pacification «aurait pour rôle de réinscrire perpétuellement ce rapport de force, par une sorte de guerre silencieuse» qui traverserait de part en part le corps social. Par conséquent, envisager une telle hypothèse signifierait ensuite qu’«à l’intérieur de cette “paix civile”, les luttes politiques, les affrontements à propos du pouvoir, avec le pouvoir, pour le pouvoir, les modifications des rapports de force […] tout cela […] ne devrait être interprété que comme la continuation de la guerre». Ainsi l’histoire de la paix et des institutions sur lesquelles celle-ci repose ne constituerait en pratique qu’un «déplacement de la guerre elle-même» qui persisterait, mais sous une forme moins absolue parce qu’apparemment moins violente. Dès lors, envisager cette hypothèse signifierait enfin que «la décision finale ne peut venir que de la guerre, c’est-à-dire de l’épreuve de force où les armes, finalement, devront être juges». En somme, la dernière bataille, signalant la fin de la guerre, marquerait pour Foucault la suspension définitive de l’exercice du pouvoir. Autrement dit, cette victoire marquerait «la fin du politique» et non pas simplement la fin de la guerre en tant que telle.42
Si la guerre représente donc effectivement la «nudité des rapports de force», alors la politique telle que se la représente idéalement la philosophie politique à l’horizon du principe de souveraineté, c’est-à-dire à l’horizon de la paix et des institutions sur lesquelles cette paix repose, ne serait rien de plus que le masque dissimulant la permanence de tels rapports de force que le pouvoir tenterait simplement, de cette manière, de rendre plus «acceptables» ou, encore, plus «tolérables».43 Derrière cette pseudo victoire sur la violence quotidienne et sur la guerre privée qui témoigne, au sortir du Moyen Âge, de la concentration entre les mains d’un pouvoir central des pratiques et des institutions de guerre qui se virent déplacées à la frontière, c’est-à-dire «aux limites extérieures des grandes unités politiques»44, il ne s’agirait en pratique que de «l’éviction du fait de la domination et de ses conséquences» dans les conceptions et les représentations que nous nous faisons de la paix.45
C’est pourquoi il conviendrait plutôt, selon Foucault, d’approfondir l’hypothèse consistant à tenter de penser la politique en fonction des rapports de force qui la traversent constamment et donc tenter d’identifier le «principe d’intelligibilité de l’ordre, de l’État, de ses institutions et de son histoire» dans «la confusion de la guerre» et dans «la boue des batailles»46 plutôt que dans ce qui, sous la forme du droit, n’en représente selon toute vraisemblance que l’apparente conjuration visant précisément à dissimuler le fait que «dans le moindre de ses rouages», la paix fait encore et toujours «sourdement la guerre».47
À première vue, et bien qu’il ne le mentionne pas, Foucault semble ici étonnamment proche de la réflexion d’un Carl Schmitt pour qui «ce sont, en effet, toujours des groupes humains concrets qui, au nom du Droit ou de l’Humanité ou de l’Ordre ou de la Paix, luttent contre d’autres groupes humains concrets».48