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La politique et la guerre

La politique comme pur acte de guerre : Clausewitz, Schmitt et Foucault

Un texte de Jean-François Thibault, PUBLIÉ LE 12 Décembre 2007

Mais contrairement à Schmitt qui rejoint ici Clausewitz, Foucault ne raisonne cependant pas en terme d’intérieur et d’extérieur et il ne cherche donc pas à reconduire la guerre aux frontières extérieures de l’État, là où seule se jouerait la politique au « sens plein »50. Foucault ne raisonne pas non plus, comme Schmitt tend à le faire, à partir d’un modèle apparemment « normal » de la vie politique qui risquerait simplement, mais pour ainsi dire à tout moment, de retomber dans la guerre civile ou encore dans un état d’exception prenant plus ou moins la forme d’une guerre civile légale51. Aussi les rapports de force qui traverseraient le corps social lui-même ne pourraient-ils pas être ramenés pour Foucault à une forme de guerre civile larvée. Pour celui-ci, en effet, la guerre apparaît très précisément comme « ce qui permet au droit d’exister »52 alors que pour Schmitt tout au contraire la guerre civile apparaît essentiellement comme la suspension du droit, laquelle traduirait « la désintégration de l’État »53.

Aussi, en cherchant, à l’instar de Schmitt, à déchiffrer la guerre sous la paix, Foucault s’en écarte-t-il néanmoins puisque celui-ci persiste justement à apprécier le renversement du rapport entre la politique et la guerre à la lumière du modèle juridique de la souveraineté. C’est-à-dire que contrairement à Foucault, Schmitt recherche toujours le pouvoir du côté de son centre ou de sa tête, précisément du côté de la décision, c’est-à-dire là où se décide, en toute légalité, la « situation exceptionnelle »54. Exception bouleversant et suspendant l’ordre politique, certes, mais « en vue du rétablissement » de cet ordre et donc précisément en vue du retour à une situation normale qui, pour Schmitt, demeure « la condition nécessaire pour que les normes du droit soient reconnues »55.

Foucault, tout au contraire, cherche explicitement à se soustraire à ce principe de souveraineté puisque la question ne consiste justement pas pour lui à s’interroger pour déterminer « au niveau de l’intention ou de la décision » qui constituent ici l’horizon de Schmitt, « qui donc a le pouvoir »56 et de quelle manière ce pouvoir s’organise-t-il, pour ainsi dire mécaniquement, « autour et à partir de l’existence physique du souverain »57. Enfin, alors que pour Schmitt le concept de politique ne se prête guère à une interprétation « pluraliste » dans la mesure où la nature spécifique du politique – qui ne renvoie pas ici à un domaine d’activité particulier mais au « degré d’intensité d’une association ou d’une dissociation d’êtres humains »58 – ne pourrait pas être véritablement appréciée ou même « prise en considération »59. Pour Foucault, bien au contraire, les rapports de pouvoir ne seraient tout simplement pas en position « d’extériorité » ou en position de « superstructure »60 face à d’autres types de rapports sociaux et ce serait précisément pour cette raison qu’il conviendrait de lire l’ensemble de ces rapports immanents à la lumière d’un « ordre de bataille »61.

3. Guerre et pouvoir

Au-delà de la proximité qui existe peut-être entre Schmitt et Foucault quant au rapport quasi organique qu’entretiennent la guerre et la politique, la recherche de Foucault s’inscrit donc assez nettement ici dans la continuité de ses recherches, contemporaines du cours de 1976, portant sur l’analytique du pouvoir. À bien des égards, elle en représente d’ailleurs l’autre volet, le volet du pouvoir stratégique plutôt que le volet du pouvoir disciplinaire. Les deux volets stratégique et disciplinaire – qui correspondent ici à qu’il identifiait comme un schéma guerre-répression opposé au classique schéma contrat-oppression – s’enchaînant pour ainsi dire l’un dans l’autre tels les deux bras armées du pouvoir qu’aussi bien le droit que la vérité représentent foncièrement pour lui.

Guerre et répression constitueraient en quelque sorte pour Foucault les deux axes autour desquels le pouvoir moderne se serait finalement articulé : l’un réprimant, l’autre guerroyant; l’un s’appuyant sur la production de normes de vérité, l’autre s’appuyant sur la production de règles de droit et tous deux s’offrant, sur un mode qui apparaît éminemment polémique, comme l’ « effet de la simple poursuite d’un rapport de domination »62. Dans cette face stratégique, le pouvoir se serait exercé selon Foucault derrière le voile du droit et sur la base d’un « modèle juridique de la souveraineté ». Lequel, à l’instar du modèle disciplinaire et du voile de la vérité, aura servi de « code » à partir duquel ce même pouvoir se sera présenté et aura à toute fin utile prescrit « qu’on le pense », tout en masquant par ailleurs les « faits et procédures » qui sont les siens63.

L’intelligibilité d’un tel pouvoir décentré ne renverrait pas tant à un objet déterminé et susceptible de faire l’objet d’une théorisation, qu’au « domaine spécifique que forment les relations de pouvoir » et à ce que Foucault caractérisait comme une analytique du pouvoir64, c’est-à-dire ces mécanismes sur lesquels reposerait l’exercice du pouvoir. Dans ces circonstances, l’analyse du cours de 1976 ne porterait pas tant sur la guerre à proprement parler que sur la forme guerre ainsi que sur le jeu stratégique que cette dernière suppose chez celui qui réfléchit, parle ou agit dans la perspective d’une permanence de la guerre65. Cette permanence de la forme guerre comprise « au-delà et en deçà de la bataille »66 n’illustrerait rien d’autre que la généralisation des rapports de pouvoir lorsque ceux-ci sont lus hors des codes politiques conventionnels que représentent la loi, la norme et la souveraineté. C’est donc la « trame épistémologique »67 que représente cette généralisation comme instrument d’analyse de l’histoire du pouvoir qui retient l’attention de Foucault.

Ce qu’il s’agit pour lui de mettre en évidence par l’intermédiaire d’une telle analytique du pouvoir politique comme continuation de la guerre, c’est que l’on ne fait pas tant « la guerre pour écrire l’histoire, mais qu’on écrit l’histoire pour faire la guerre »68. L’histoire ne serait fondamentalement que le calcul d’un rapport de force et, au-delà de la dichotomie des vainqueurs et des vaincus, elle ne serait qu’un reflet de la fragmentation du corps social pris dans les rets d’une guerre permanente et généralisée qui traverserait « tout le corps social et toute l’histoire du corps social »69.

C’est ainsi pour se déprendre des fils tissés par le modèle juridico-politique du pouvoir, c’est-à-dire pour s’écarter d’une lecture de l’histoire qui se déroule à l’intérieur d’un État qui aurait repoussé la violence à ses frontières et qui serait donc pacifié, que Foucault avance l’hypothèse de la politique comme pur acte de guerre. Après tout, le pouvoir n’est rien d’autre pour lui que le nom que l’on « prête à une situation stratégique complexe dans une société »70. Si, de manière assez conventionnelle, la guerre apparaît bel et bien comme la « grille d’intelligibilité » par excellence du bouleversement et de la suspension de l’ordre politique, ne pourrait-elle pas également, comme le suggère la lecture que Foucault fait de Boulainvilliers, nous « permettre de déterminer le rapport de force qui soutient en permanence un certain rapport de droit »71?

Après avoir été pour la philosophie politique un objet politique, les rapports de pouvoir apparaissent ici comme un objet historique au sein duquel la guerre constituerait la « matrice de vérité », soit tout à la fois « ce à partir de quoi parle le discours et ce dont il parle »72. Aussi l’histoire philosophico-politique, par exemple celle que raconte Thomas Hobbes dans le Léviathan ou, plus proche de nous, celle que raconte John Rawls dans son Theory of Justice, ne serait l’une et l’autre rien d’autre que l’histoire du pouvoir que le pouvoir se raconte à lui-même sur lui-même. Ainsi le discours historique devient-il dans ces circonstances l’une de ces « pièces de stratégies »73 permettant de dire le droit et la paix tout en continuant, mais subrepticement, à faire la guerre. À l’inverse de cette lecture d’une politique qui apparaît donc « sans histoire »74 , Boulainvilliers aurait proposé une politique de l’histoire comme domination en déchiffrant les luttes qui traverseraient « toutes les institutions du droit et de la paix »75. La guerre racontée par l’histoire du droit et de la paix ne serait autre ici que « l’histoire traversée par cette guerre qu’elle raconte »76.

À l’opposé d’un « chant du pouvoir sur lui-même »77, Foucault distingue donc chez Boulainvilliers un perpétuel rapport de force qui représenterait quelque chose comme la substance même de l’histoire. C’est ce « rapport historiquement indéfini, indéfiniment épais et multiple de domination »78 qui, en pratique, révèle que l’on ne serait jamais ni dans le droit ni dans la souveraineté en tant qu’horizon vraisemblablement idéalisé de la paix et de l’armistice politique. En effet, puisque, par principe, l’on n’échappe pas aux rapports de force et donc à la domination, l’on ne sortirait pas non plus de l’histoire qui prend précisément naissance dans l’âme discordante du politique. Bien au contraire des prétentions de la philosophie politique à occuper une position « d’arbitre, de juge [ou] de témoin universel »79, l’histoire n’offrirait finalement rien d’autre pour Foucault qu’une « guerre qu’elle fait elle-même ou qui passe par elle »80.

Conclusion

Que penser de cette approche de la politique comme rapport de guerre? L’hypothèse est-elle féconde eu égard à la situation dans laquelle se trouverait la philosophie politique évoquée au départ quant aux limites d’une réflexion sur la politique qui en supprimerait invariablement l’âme discordante? Est-il suffisant ici de simplement renverser le rapport entre guerre et politique et de subordonner cette dernière à la première? Est-ce que ce renversement de la formule de Clausewitz ne le fait pas retomber dans une vision éminemment belliqueuse de la vie politique où la guerre traduirait une hostilité radicale que, contrairement à Schmitt, Foucault hésitera à admettre81? Plus fondamentalement, ce renversement ne conduit-il pas Foucault à perdre de vue tant la spécificité de la guerre que celle de la politique? Peut-on, en effet, réduire l’action politique à une forme de guerre82 sans par ailleurs risquer, en faisant de la guerre le « trait permanent des rapports sociaux » et en marquant « du sceau de la guerre le corps social tout entier »83, de perdre de vue la spécificité même du « politique »84?

Ces interrogations sont importantes et Foucault ne nous offre apparemment guère de piste permettant d’y répondre. Mais il s’agit bien moins ici des limites de sa propre pensée que des limites mêmes de la pensée politique. Ce que ces interprétations négligent en effet, et c’est ce que Foucault met plus nettement en évidence dans sa tentative de réfléchir sur un renversement du rapport entre guerre et politique sans pourtant vouloir sur cette base développer une véritable théorie du pouvoir, c’est que les conflits et les différends surgissent de la vie politique et qu’ils animent plutôt qu’ils n’en sont une forme d’antithèse que celle-ci se devrait impérativement de dépasser pour exister85. Ainsi, et dans un contexte largement dominé par une doxa libérale faisant de la réconciliation et du consensus un véritable standard moral en matière de philosophie politique, la question telle que la pose Foucault consisterait à penser la politique sans constamment chercher à « éviter [...] les questions [...] sujettes à controverses »86 qui semblent constamment faire échouer ces tentatives de réconciliation et sans cesse éclater les consensus.

Éviter ces questions, c’est rendre possible de se représenter philosophiquement un ordre que l’on estimera potentiellement consensuel, certes, mais au prix très élevé d’une neutralisation par la pensée elle-même des rapports de pouvoir qui l’ont précisément rendu nécessaire; rapports de pouvoir qui, en resurgissant, finissent un jour ou l’autre par fragiliser la réconciliation. C’est cette aporie à laquelle est confrontée la philosophie politique, c’est-à-dire l’incapacité de se représenter philosophiquement le conflit et le différend autrement qu’en le neutralisant politiquement, que Foucault fait pour ainsi dire paraître au grand jour en renversant le rapport entre guerre et politique.






Département de science politique Université de Moncton






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