Ainsi que le rappellent avec justesse les présentateurs du premier recueil des séminaires portant sur « ce qui fait la Grèce », l’œuvre de Cornelius Castoriadis a souvent été accusée par ses détracteurs de verser dans un certain « hellénocentrisme1 », se traduisant par la surestimation de « l’origine grecque » comme source privilégiée de la tradition démocratique occidentale, d’une part, et par la promotion indue de cette forme historique particulière au rang d’universel, d’autre part2. Sans prendre partie sur cette question complexe, il reste possible de donner acte à Castoriadis de sa réponse, qui consiste à rappeler un fait objectif : sa réflexion consistante dans la durée et multidisciplinaire dans la forme (puisant aux savoirs conjugués et articulés de la philosophie, de l’histoire, de la science politique, de l’anthropologie ou de la psychanalyse) a trouvé son inspiration dans le « mouvement ouvrier contemporain3 » (ainsi que le démontre, dira-t-il, la lecture des « trois mille pages » qu’il a écrites au sein du mouvement Socialisme ou Barbarie, lesquelles comporteraient « en tout et pour tout une allusion à Thucydide et une autre à Platon »), et il n’aurait commencé vraiment à travailler sur la démocratie athénienne qu’à partir de 1978. On peut donc déduire à bon droit de ce rappel, suivant en cela les explications de Castoriadis lui-même, que le « retour aux anciens » effectué au cours de son travail de pensée devrait être interprété comme un approfondissement de son questionnement à propos des problèmes contemporains, bien plutôt que le fondement initial d’un positionnement idéologique et intellectuel ultérieur. Néanmoins, d’une certaine manière – ce qui illustre la complexité de la question –, l’importance à partir de 1978 du travail de Castoriadis sur le monde grec, sa connaissance de la langue, sa familiarité ancienne avec les textes et les mythes4, et surtout la radicalité de sa lecture invitent au final à identifier dans ce qu’il nomme à plusieurs reprises « le germe grec » un moment originel d’une importance cruciale, auquel correspond un basculement anthropologique fondamental, aux effets indissolublement politiques, philosophiques, esthétiques, religieux, etc. Que cette découverte ait eu lieu « sur le tard », à partir d’interrogations liées aux situations les plus actuelles de la démocratie, de la bureaucratie, du socialisme ou de la subjectivité, n’est pas contradictoire avec le fait que Castoriadis y aperçut sans nul doute l’incarnation historique primordiale et durable d’un principe théorique et normatif, retrouvé par la suite de façon autre dans la dynamique moderne : l’auto-institution collective, qui noue ensemble dans un penser / faire / agir libre la valeur d’autonomie, l’activité politique (démocratique) et la faculté de philosopher.
À défaut de discuter de manière détaillée l’interprétation de la Grèce proposée par Castoriadis (touchant tant les mythes que la poésie, la cosmologie ou les événements historiques), cette contribution se concentrera sur la question essentiellement politique, le point nodal qui légitime aux yeux de Castoriadis le « recours » (et non le retour) aux Grecs : la mise au jour inédite (entre le VIIIe et le Ve siècles avant J.C. – nous aurons à revenir sur cette périodisation) du nomos comme capacité humaine de poser et d’affirmer la loi collective librement, sans aucune référence à une norme extra-sociale, d’origine divine ou naturelle. Moment originaire, ouverture indépassable en un sens, puisque toutes les discussions à son propos (y compris sa contestation explicite, car seul le silence permettra d’en recouvrir l’existence) viendront s’inscrire dans l’espace ainsi dessiné par l’acte inaugural de création radicale.
Nous aborderons donc, dans un premier temps, les différentes dimensions de ce « germe grec » comme déploiement potentiellement illimité de l’aptitude social-historique humaine à l’auto-institution collective, qui se traduit par les créations concomitantes de la politique, de la démocratie, de la philosophie et de l’histoire. Ces « inventions », qui tout à la fois s’articulent, s’interpénètrent et se présupposent (processus circulaire contraignant à rompre avec les logiques rationnelles de la causalité et de la déterminité), ne sont rendues possibles que par la rupture de la « clôture des significations » inhérente à l’existence des mondes sociaux jusqu’alors, sous la forme de la croyance en une norme ultime transcendante et contraignante, identifiée aux lois divines, ancestrales, traditionnelles, etc. Le « projet grec » ne peut, selon Castoriadis, être compris sans une exploration des discours mythologiques et cosmologiques qui, « d’Homère à Héraclite » (sous-titre de son recueil de séminaires Ce qui fait la Grèce)5, vont poser les fondements d’une appréhension de l’univers selon la primauté du chaos, de l’indéterminé (apeiron) et de la mort comme seule certitude des êtres vivants.
Ces trois siècles, qui contribuent à circonscrire un « imaginaire grec » au sens le plus large, conduisent à l’élaboration d’une dichotomie fondamentale, qui vient exprimer à son niveau propre (la politique) le questionnement ontologique ouvrant à l’intelligibilité de la condition humaine. Objet de notre deuxième point, la thématisation initialement politique (en acte) puis philosophique (en pensée) de la nature du nomos – la loi –, par opposition à la phusis – la nature – (dans un couple conceptuel à fois indissociable et dialectiquement lié), ouvre selon Castoriadis sur la signification imaginaire centrale d’auto-nomie, permettant au peuple, au dèmos d’affirmer la création de la loi comme œuvre humaine et rien qu’humaine, à l’encontre de toute légitimité extra-sociale, divine, traditionnelle ou naturelle. La découverte d’un « espace public » de libre activité collective, liée à cette opposition nomos / phusis, ne peut alors s’effectuer sans une réflexion corrélative quant aux modes de vérité (opposition alétheia / doxa) et de justice (hubris / dikè) venant féconder et nourrir les processus d’argumentation, de délibération et de décision propres à l’exercice de l’autorité démocratique.