Les sciences sociales constituent l’une des principales voies d’entrée de Foucault en Amérique. Mais qu’est-ce qui justifie cette prompte américanisation de la pensée foucaldienne? Pour y répondre, il faut d’abord rappeler quelques-uns des moments les plus déterminants qui jalonnent la tradition américaine du contrôle social et montrer de quelle manière la richesse des développements entourant les théories fonctionnaliste et conflictualiste a pavé la voie à l’intégration de la pensée de Foucault dans les sciences sociales en Amérique. Nous verrons ensuite avec quelle facilité les sciences sociales américaines se sont appropriées la conceptualité foucaldienne en répondant de manière originale à l’appel de Foucault qui encourageait l’utilisation de ses « outils » conceptuels dans la plus grande diversité de champs d’analyse. Nous présenterons finalement l’interprétation du sociologue italien Dario Melossi qui attribue un rôle « épochal » à la description foucaldienne de la société de contrôle démocratisée. La situation socio-économique européenne des années 1960-70, dépeinte par Foucault, correspondrait dans ses grandes lignes à celle qui s’est mise en place en Amérique depuis le New Deal de 1929. En somme, nous verrons que le succès remporté par la pensée foucaldienne dans les sciences sociales américaines trouve deux motivations : l’une à caractère historique (l’assimilation rapide des analyses sophistiquées du pouvoir élaborées par Foucault a été rendue possible grâce à la longue maturation dont bénéficiaient depuis le XIXe siècle les théories du contrôle social en Amérique), et l’autre à caractère politique (Foucault décrit le fonctionnement des sociétés démocratiquement contrôlées correspondant à celle des Américains depuis la fin des années 1920).
1. La triple réception de Foucault aux États-Unis
Michel Foucault jouit aux États-Unis d’une notoriété singulière aussi bien dans l’arène universitaire que dans les milieux populaires associés aux revendications sociales et à la contre-culture1. Le succès américain de Foucault, et en particulier de la théorie foucaldienne du pouvoir, dépasse la simple anecdote biographique (i.e. les nombreux voyages de Foucault en Amérique) pour trouver une sorte d’expression naturelle au sein d’une grande diversité de disciplines académiques. On peut parler d’une triple réception de Foucault dans les universités américaines. 1. Il y a d’abord une place remarquable qui est réservée à Foucault dans le champ des « Cultural Studies » et des «Literary Studies», qui trouve, selon une spécificité très états-unienne, un prolongement dans les domaines des sciences historique et politique. Au cours des années 1970 et 1980, l’école du New Historicism est fondée sur la côte ouest américaine. Elle a son organe officiel: la revue Representations2. Le succès du New Historicism se fait sentir au sein des départements (très politisés) de «littérature» avant de s’étendre rapidement à la gauche culturelle3. Placée sous le signe d’une politique radicale, la nouvelle école californienne d’obédience foucaldienne se caractérise par la défense du droit à l’expression dans le monde universitaire des groupes minoritaires (noirs, femmes, homosexuels, hispanophones, etc.) en dénonçant les exercices de pouvoir inhérents aux discours dominants4. 2. Il y a ensuite un intérêt plus spécifiquement philosophique qui se manifeste aux États-Unis pour l’œuvre de Foucault. Cette perspective théorique étudie les analyses foucaldiennes désormais classiques consacrées à l’archéologie du savoir, à la généalogie du pouvoir, à la biopolitique et à la gouvernementalité. Plusieurs représentants américains de la philosophie continentale interprètent également les rapports souvent complexes et polémiques de Foucault aux différents courants de la pensée et aux grandes figures historiques (antiquité grecque, Kant, Hegel, Nietzsche, théorie critique, phénoménologie, structuralisme, etc.)5. 3. Les travaux de Foucault trouvent finalement un accueil favorable aux États-Unis chez les spécialistes des sciences sociales en venant enrichir la tradition américaine du contrôle social qui est déjà bien établie depuis la fin du XIXe siècle. C’est de cette troisième voie d’entrée de Foucault aux États-Unis, sans doute celle qui demeure la plus novatrice et exploratoire, dont il sera ici question.
2. L’émergence de la théorie américaine du social control
Michael Donnelly, professeur de sociologie à l’Université Harvard, constate la chose suivante : « Il n’est pas étonnant que ce soit dans les sciences sociales que la compréhension de Foucault soit la plus efficace [aux États-Unis], en raison de la tradition américaine de critique sociale »6. Dans ce bref article qui fait état de la percée de Foucault aux États-Unis, l’auteur souligne l’importance des travaux de Foucault dans le champ des sciences sociales en reléguant à un rôle second l’influence de Foucault dans les disciplines littéraires, culturelles ou purement philosophiques. Afin de rendre explicite ce commentaire qui apparaît dans un trop bref article, il nous faut situer l’introduction des travaux de Foucault en Amérique dans une perspective historique plus large qui remonte à plusieurs décennies avant l’introduction de la pensée foucaldienne au cœur des débats américains en sciences sociales. Plus précisément, il nous paraît important de rappeler quelques-unes des spécificités de la tradition américaine relatives à la théorie du « social control ». Ce qui nous permettra de montrer de quelle manière l’évolution de cette tradition, qui a fait œuvre de pionnière à l’échelle internationale et qui continue encore aujourd’hui à déterminer une certaine avant-garde, a généré un contexte intellectuel favorable à l’adoption quasi-instantanée de l’analytique foucaldienne du pouvoir.
Si nous parlons de «social control» plutôt que de «contrôle social» ce n’est pas par pédanterie. Le maintien de l’expression anglaise met en perspective la plurivocité du syntagme dont l’une des significations, à savoir l’aspect régulateur et positif du social control, n’est pas aussi clairement et naturellement attribué à ce qui apparaît dans l’expression française. Pour bien saisir ces enjeux linguistiques, il nous faut remonter au fondateur de la théorie du social control, c’est-à-dire au sociologue américain Edward Alsworth Ross (1866-1951)7. Ross a développé la notion à travers une série d’articles d’abord parus entre 1896 et 1898 dans l’American Journal of Sociology qui ont ensuite été réunis et publiés en 1901 dans un ouvrage intitulé tout simplement Social Control8. Dans ces textes, Ross étudie la manière dont la société se fonde en explicitant les lois générales par lesquelles les groupes sociaux influencent positivement la vie des individus. La théorie sociologique élaborée par Ross n’est donc pas une théorie critique de la société. Elle s’intéresse au contraire aux mécanismes qui permettent à la société de créer des relations ordonnées entre les individus de manière à minimiser les cas de déviance. Ross essaie de déterminer les conditions selon lesquelles les intérêts individuels sont les mieux gouvernés par les intérêts collectifs. Il identifie les types d’agencements sociaux les plus aptes à favoriser la cohésion sociale. Ce point de vue encourage donc la régulation sociale. Certains traducteurs et commentateurs ont d’ailleurs proposé de rendre la notion de social control élaborée par Ross et ses continuateurs par l’expression «régulation sociale»9 pour bien montrer la recherche d’équilibre ou l’aspect positif inhérent au terme anglais de control.
Dans la langue anglaise, le control est d’abord associé à l’idée d’une juste maîtrise. Contrairement au français «contrôle», la connotation de «contrainte» associée à l’anglais «control» n’apparaît que secondairement. Si bien que le social control est d’abord compris comme un ensemble de règles et de normes auxquelles se conforment les individus, ou auxquelles les individus demeurent subordonnés pour le bien de l’ensemble sans qu’à cette forme de domination soit attribuée une valeur péjorative. Le control exerce, en premier lieu, une influence positive. Il est originairement compris par la langue anglaise comme ce qui est recherché en étant associé à un manque légitime à combler.