À propos de Monde CommunContacts

Contrôle social

Michel Foucault et les sciences sociales en Amérique

Un texte de Alain Beaulieu, PUBLIÉ LE 12 Décembre 2007

Ces préoccupations alimentent les travaux de Ross qui puise aussi son inspiration, d’une manière paradoxale, mais en partie seulement, des premières théories sociologiques du pouvoir développées en France principalement par Auguste Comte, Émile Durkheim et Gabriel Tarde. Bien que l’expression de «contrôle social» ne soit pas le maître-mot de ces sociologues français, leurs descriptions de l’organisation de la vie sociale attribuent une valeur positive à la puissance régulatrice de la société. La recherche du plus grand ordre social est pleinement revendiquée. Ainsi, le besoin d’une régulation des relations sociales par le «pouvoir spirituel» est clairement formulé par Comte qui écrit: «Le pouvoir spirituel a donc pour destination propre le gouvernement de l’opinion c’est-à-dire l’établissement et le maintien des principes qui doivent présider aux divers rapports sociaux». Ce pouvoir correspond au «système entier d’idées et d’habitudes nécessaires pour préparer les individus à l’ordre social dans lequel ils doivent vivre».10 D’une manière similaire, Durkheim défend l’idée d’une nécessaire limitation sociale des besoins humains, d’un recours à l’autorité pour assurer le bon fonctionnement de la vie sociale et d’une régulation sociale en vue d’éviter les «anomies» (dans le cas précis étudié par Durkheim: le suicide). Durkheim parle ainsi d’une «puissance régulatrice» et d’un «pouvoir qui domine les individus», compris comme une «réglementation destinée à contenir les passions individuelles».11 Chez Gabriel Tarde, qui selon certains demeure la première source d’inspiration théorique pour Ross12, il n’en va pas autrement. Dans les écrits qu’il consacre à la pénalogie (il est juriste de formation), Tarde soutient que la réforme du criminel passe par l’imitation de l’ordre social. La critique tardienne de la désorganisation civile ouvre sur l’éloge de la subordination individuelle aux lois sociales.13 Les travaux de Ross s’inspirent d’un tel type de pouvoir social régulateur. À l’instar de ces trois sociologues français, Ross soutient qu’il est dans l’intérêt d’une société d’entretenir un certain pouvoir disciplinaire. L’obéissance est l’essence d’une société véritablement efficiente. Ross devient cependant plus original par rapport à la sociologie française naissante de la fin du XIXe siècle en systématisant les mécanismes de socialisation à travers une description élaborée de l’ordre social. La contribution majeure de Ross consiste à identifier et à décrire, dans leur diversité et leur complexité, les processus ou les lois d’organisation qui composent le social control au sein de quelques dizaines d’activités sociales: loi, croyances, éducation, religion, arts, opinion publique, coutumes, etc.
Au cours des décennies 1910 à 1940, et dans la foulée des travaux de Ross, plusieurs sociologues américains se présentant sous la bannière du «fonctionnalisme» ont cherché à mieux comprendre les mécanismes sociaux qui influencent la vie des individus.14 Inspirés par Ross, cette sociologie américaine de la première moitié du siècle étudie les comportements relationnels en s’intéressant davantage aux problèmes liés au maintien de l’ordre social, plutôt qu’aux éventuelles conséquences négatives et injustement normalisatrices de l’ordre social. En particulier, la sociologie de la déviance connaît un essor remarquable en tentant de déterminer le meilleur ordre social capable de minimiser les cas de délinquance et la criminalité. Ces premières théories du social control opposent clairement le control à une forme de pouvoir coercitif en considérant l’autoritarisme de l’appareillage social comme un ensemble de principes légitimes apte à assurer le plus grand équilibre social.

3. Le tournant conflictualiste de la critique sociale américaine
Depuis les travaux de Ross, les spécialistes américains des sciences sociales en général, et les sociologues en particulier, n’ont jamais cessé de multiplier les angles d’analyse en vue de mieux saisir le pouvoir social dans sa nature et ses effets. Deux facteurs peuvent expliquer la persistance de cet enthousiasme américain pour la question de l’organisation de la vie sociale.15 D’abord, les théories sociales européennes sont considérées comme impropres à rendre compte des processus permanents d’organisation de la société en fonctionnant, le plus souvent, sur un mode binaire: Marx oppose la société capitaliste à la société communiste, Tönnies oppose la société contractuelle et artificielle (Gesellschaft) à la communauté affective (Gemeinschaft), Weber oppose la société traditionnelle à la société rationnelle et bureaucratique, Durkheim oppose la solidarité mécanique (transcendance de la société) à la solidarité organique (coexistence de la société et des individus sur un même plan), etc. Le second motif pouvant expliquer cet engouement typiquement américain pour le thème du pouvoir social est d’ordre plus historique. L’Amérique est une terre nouvelle qui constitue un véritable laboratoire pour l’étude des transformations de l’organisation de la vie sociale. Pensons seulement à la rencontre des cultures, si présente en sol américain, et qui contraste avec les particularités culturelles territorialement mieux délimitées du côté européen.
La théorie américaine du social control a pris un tournant décisif à partir des années 1950 et 1960. Le sens du terme control est redéfini de manière radicale jusqu’à acquérir un sens opposé à celui que lui avait conféré, depuis Ross, les théoriciens fonctionnalistes de l’ordre social (ceci bien que la perspective fonctionnaliste se découvre aussi de nouveaux adeptes). Dès lors, la question n’est plus de savoir quel type d’organisation sociale permet de garantir un niveau de déviance minimal. La nouvelle génération interroge plutôt l’incapacité de la société normalisée à intégrer les différences. À la question rossienne: «Comment un ordre social donné permet-il de réduire les cas d’imperfection sociale ou de déviance?», les conflictualistes opposent maintenant celle-ci: «Étant donné la façon dont l’organisation sociale normalise le comportement des individus, comment s’assurer que cette organisation ne sera pas utilisée au profit de tel groupe et au détriment d’un autre?» Pour les conflictualistes, le contrôle social correspond à un pouvoir de contraindre, à un moyen de coercition. L’ordre social est perçu comme un véhicule idéologique par les nouveaux théoriciens des conflits sociaux qui ne considèrent plus les cas de déviance comme des anomalies ou des «pathologies sociales» à guérir par le renforcement de l’ordre social. Ils croient au contraire que les cas de marginalisation sont des conséquences logiques du mode d’organisation de la vie sociale.
Contrairement à la tradition de l’ordre pour laquelle les problèmes sociaux reflètent les échecs de l’individu dans l’accomplissement de ses rôles sociaux, la tradition du conflit prône l’incapacité de la société à satisfaire ses besoins nouveaux et ceux des collectivités. Cette incapacité découle de l’existence de l’exploitation et du contrôle social par une minorité. Dans ce cadre, les problèmes sociaux n’ont rien d’anormal, ils sont plutôt les conséquences de la structure économique du capitalisme et des relations de pouvoir existantes.16

Le contrôle social est considéré par les conflictualistes non plus comme un moyen de prévenir la déviance et la criminalité, mais plutôt comme une façon de produire l’exclusion et la marginalité en rapportant les comportements individuels à un ensemble de normes définies de manière toujours intéressée et jamais neutre.
«[The conflict theory] is a large turn away from older sociology that tended to rest heavily upon the idea that deviance leads to social control. I have come to believe that the reverse idea (i.e., social control leads to deviance) is equally tenable and the potentially richer premise for studying deviance in modern society.»17

La théorie du conflit, dont l’un des premiers représentants fut Charles Wright Mills (1916-1962)18, et qui est encore bien vivante aujourd’hui19, est fortement influencée par l’analyse marxiste. L’avènement de la critique sociale en Amérique correspond d’ailleurs à la fin du maccarthysme. L’abolition de la politique de persécution et de délation adoptée aux États-Unis dans les années 1950 contre les sympathisants à la cause communiste a ainsi pu agir comme un exutoire pour la libre expression des revendications sociales. Le développement de la pensée américaine radicale s’inspire d’une période d’intenses revendications sociales où l’on assiste à une série de soulèvements populaires et d’actes de dénonciation des inégalités sociales.20 L’un des exemples parmi les plus représentatifs à cet égard est le combat de Martin Luther King mené contre la ségrégation des noirs en Amérique au cours des décennies 1950-60 et qui culmine dans son fameux discours de 1963: «I have a dream…».
La théorie conflictualiste s’intéresse moins aux moyens légitimes d’exercer le contrôle qu’aux conséquences négatives de l’exercice du contrôle. Ce qui nous rapproche de la connotation de contrainte généralement accordée en français au terme de contrôle. Nous disions que les premiers sociologues français soutenaient la nécessité de renforcer l’autorité du pouvoir social en vue de minimiser les risques d’«anomie» ou de déviance. 






Département de philosophie Université Laurentienne






Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités