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Une tension indépassable ...?

De l’universalisme bourgeois à l’universalisme relativiste

Un texte de Nicolas Garant, PUBLIÉ LE 16 Septembre 2009

Le syndrome ulrichien

Pourquoi ramener le débat au tournant du siècle dernier où la tension entre universalisme et particularisme s’est jouée sur un mode plutôt manichéen, sinon pour mesurer le chemin parcouru? À voir, en Europe comme au Canada, et plus particulièrement au Québec dernièrement, les tensions qui résultent de l’affrontement entre un certain modèle civique occidental et certaines formes de revendications particularistes, on serait tenté de croire que rien n’a profondément changé. Comme au tournant du XXe siècle, la volonté de marquer son attachement à certaines valeurs « occidentales » de fond susciterait toujours certaines tensions chez certaines catégories d’individus qui se sentent étrangers à cet héritage judéo-chrétien. Bien loin de percevoir dans les prétentions universalistes de ce modèle civique les conditions d’une citoyenneté équitable pleine et entière, ils y verraient plutôt une menace à leur identité et les conditions d’une discrimination diffuse11. Et pourtant, bien des choses ont changé. Trop contents de trouver dans ces « événements » l’opportunité pour mettre en valeur leur créneau axé sur « l’ordre moral », quelques intellectuels et politiciens en ont profité pour souligner, ces derniers temps, la faiblesse de notre attachement, voire notre lâcheté face à l’affirmation des valeurs qui ont précisément rendu possible cette capacité d’ouverture. D’un certain point de vue, ils n’ont pas tout à fait tort, sauf que la façon de l’exprimer donne l’impression d’un abandon dû à un laxisme apathique, lequel trouverait sa source, à l’instar du scénario tocquevilien, dans l’individualisme de la société démocratique et le confort abrutissant qu’il offre. Ainsi perçue, l’indifférence face aux valeurs de notre condition moderne serait la traduction d’un manque de volonté. Plus grave encore, l’accommodement bonasse de notre universalisme, tel qu’on ne cesse de le dénoncer, serait l’expression d’un universalisme faible, tolérant, culpabilisé12, au point d’être suicidaire par rapport aux conditions minimales qui lui permettent d’exister. Or, ce sur quoi nous voulons insister, c’est que loin d’être uniquement l’expression d’une volonté faible, repliée sur soi, complexée, la réticence à défendre positivement et avec détermination les grands principes moraux d’un certain universalisme occidental (la laïcité, l’égalité entre les sexes, la liberté d’expression, la démocratie, etc.) s’avère aussi redevable au fait que notre conception de l’universalisme a changé. En fait, la situation actuelle ne serait pas tellement redevable à un oubli, ni à un manque de volonté, mais plutôt à un universalisme qui aurait pour ainsi dire trop bien réussi, un peu comme si, en poursuivant sa route, son développement, il avait fini par évacuer la possibilité même de défendre les valeurs à sa source. Il ne s’agit pas ici de déplorer cet état de fait, mais seulement d’en comprendre la nature, et les conséquences que cela entraîne. Il s’agit surtout de mesurer l’écart qui nous sépare aujourd’hui de l’universalisme du tournant du XXe siècle, de cet universalisme bourgeois porté par sa foi spontanée dans l’homme et les idéaux du progrès et de la raison, ce que Benda appelait ses valeurs cléricales.

La spécificité et toute la difficulté de l’universalisme qui éclaire aujourd’hui l’idéal civique de la plupart des nations occidentales, c’est d’être davantage animé par le doute et l’état d’esprit mis en scène par Musil dans ses romans, que par l’intuition et la défense d’une humanité commune telle qu’elle se manifeste chez Émile Zola, Romain Rolland, Edmund Husserl, Stefan Zweig, Heinrich Mann, Julien Benda, Sigmund Freud. L’horizon universaliste qui, autrefois, permettait de ménager un horizon moral concurrent et positif face à certaines lignes de force soucieuses d’ancrer l’individu, la nation, la race dans une histoire, un contexte social, une culture, une biologie, tous perçus comme des horizons indépassables et nécessaires, s’est considérablement estompé. Cet universalisme a perdu l’enthousiasme ou l’enchantement religieux de ses origines. Avec l’épreuve des deux guerres mondiales, s’éteint radicalement le peu de ce qui restait des idéaux communs, et surtout de cette conviction à la fois simple et forte, souvent naïve, de voir l’espèce humaine, par-delà sa diversité, se retrouver et progresser autour d’une même idée de la vérité, de la raison ou plus modestement, autour de ce que Freud appelait le « combat vital pour la civilisation »13.

En disparaissant, cet universalisme imprégné de ce que Thomas Mann appelait cyniquement sa sollicitude libératrice14, cède le pas à un autre universalisme. S’il convient de le qualifier de relativiste, c’est que cet universalisme, et l’idéal de liberté qui le sous-tend, n’a plus le potentiel émancipateur — conquérant, colonisateur et assimilationniste dira l’anthropologie des années soixante — de ses origines15. Plus sociologique, et nettement moins humaniste, cet universalisme relativiste propose un horizon de liberté critique pour le moins paradoxal aux différents particularismes, car cet universalisme apparaît devoir s’annuler au moment même où il s’énonce. Si l’horizon dans lequel il s’inscrit se révèle paradoxal, c’est qu’il ne se présente pas comme un idéal ou un devoir-être vers lequel tout individu, quel que soit son statut, sa classe sociale, son origine, son genre — son sang et son rang disions-nous autrefois — pourrait tendre. Il n’est plus l’expression ni le répertoire de valeurs qui seraient susceptibles d’actualiser une nature humaine pleine et entière latente chez chacun de nous. Il révèle seulement « l’ouverture au monde »16 et l’indétermination générique qui caractérise la relation de l’homme à son environnement. Ouverture qui pourra, et devra17, se fermer, se spécialiser, se particulariser, mais toujours de façon partielle, le monde des hommes n’étant pas celui des animaux, et surtout, toujours de façon contingente et arbitraire, car le monde humain échappe à toute forme de télos susceptible de lui imposer, en amont comme en aval, un sens.

S’il fallait une image pour illustrer la condition inhérente à cet universalisme moderne, nous dirions que cet universalisme nous condamne aujourd’hui au syndrome ulrichien, Ulrich étant le personnage principal dans le roman de Musil, L’homme sans qualités. L’homme sans qualités, c’est l’homme de l’ouverture sociologique, de cet universalisme relativiste privé de tout centre de gravité, qui cherche de la pesanteur dans sa vie, dans la société de son temps, mais qui ne récolte que de l’incrédulité, du vide, et désespère de la futilité des démarches de réenchantement volontaire du monde. L’homme sans qualités, c’est celui qui est mû par ce fameux principe, le PDRI, le Principe De Raison Insuffisante, qu’Ulrich balance à son interlocuteur qui lui demande, exaspéré, de lui dire en quoi consiste le « vrai patriotisme », le « vrai progrès » et la « vraie Autriche ». Animé de ce principe, Ulrich ne peut que fermer la porte à la recherche du vrai, puisque « dans notre vie personnelle, comme dans notre vie historique et publique, ne se produit que ce qui n’a pas de raison valable »18













Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités