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" De la survivance à la vitalité "

Quelques réflexions sur les enjeux de l’institutionnalisation

Un texte de François Charbonneau, PUBLIÉ LE 10 Novembre 2008

J’entamerai ce texte en demandant tout d’abord au lecteur ou à la lectrice son indulgence pour la longueur du sous-titre du texte qu’il ou elle a sous les yeux. Après avoir jonglé avec plusieurs formules, je me suis résolu à retenir la plus pénible, certes, mais aussi la plus précise. Ce texte se veut une amorce de réflexion sur ce que je vais nommer « l’institutionnalisation » de la problématique de la « vitalité » des communautés francophones du Canada. Il faut préciser que j’ai amorcé cette réflexion à la suite de la lecture de l’Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle (EVMLO) de Statistiques Canada, et que j’en ai livré une partie lors d’une table ronde au colloque du CIRCEM organisé l’an dernier dans la foulée de la parution de ce rapport. À la demande de l’équipe du CIRCEM, ici chaleureusement remerciée, j’ai accepté de livrer à cet état inachevé le texte par lequel j’ai commencé à substantifier les quelques commentaires que j’avais pu émettre lors de cette table ronde. J’espère que les discussions sur ce work-in-progress me permettront de le bonifier. 

Cette réflexion a comme point de départ un aspect qui m’apparaît paradoxal dans l’actuelle « réalité » des francophones vivant en situation linguistique minoritaire au Canada. Le paradoxe tient à cette constatation qu’au moment même où les francophones du Canada vivant en situation minoritaire sont confrontés à leur plus important défi démographique de leur histoire (surtout à l’ouest de la rivière Outaouais), jamais ceux qui nomment ou parlent au nom de cette francophonie canadienne n’auront autant vanté sa « vitalité ». En d’autres termes, les francophones du Canada ne se seront sans doute jamais autant assimilés à la majorité anglaise que par le passé, et pourtant jamais on n’aura autant parlé de leur vitalité ou de leur épanouissement. Le paradoxe est d’autant plus saisissant que l’utilisation de l’expression « vitalité » pour décrire la situation des francophones du Canada contraste avec celui de « survivance » qui était jadis employée pour décrire la volonté d’exister des Canadiens français, à une époque où pourtant le poids démographique des francophones et leur taux de reproduction étaient sans commune mesure avec ce qu’ils sont devenus aujourd’hui.

L’hypothèse que j’avance pour fournir une partie de l’explication de ce paradoxe est qu’il y a eu sur-institutionnalisation (mé-institutionnalisatinon?) des enjeux liés à la pérennité du fait français au Canada en situation minoritaire dans les vingt dernières années. Je me dois de préciser ce que j’entends par « institutionnalisation » et « sur-institutionnalisation ». L’institutionnalisation se produit lorsqu’une institution (qui existe déjà ou qui est fondée pour l’occasion) fait sienne, en tout ou en partie, une problématique, quelle qu’elle soit, dans l’intention d’y remédier. Pour ne prendre qu’un exemple, la création du Conseil du statut de la femme du gouvernement québécois, en 1973, participe de l’institutionnalisation de la problématique de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Étant donné que cette inégalité remonte à la nuit des temps, on comprendra aisément que la création de ce conseil correspond à la problématisation de cette inégalité, c’est-à-dire grosso modo à la naissance d’un mouvement féministe de masse dans les années 1960-1970, plutôt qu’à la naissance de cette inégalité en tant que telle. On le sait, l’institutionnalisation dans ce cas bien précis ne se limite pas à ce conseil : la création de plusieurs groupes issus de la société civile comme la Fédération des femmes du Québec, l’inclusion de dispositions visant « l’égalité entre les femmes et les hommes » dans la Charte des droits et libertés de la personne du Québec et même la création d’un réseau de recherche comme le groupe Genre droits et sociétés1 participent de cette institutionnalisation globalement comprise. Il faut sans doute préciser que l’institutionnalisation est un processus normal dans les sociétés occidentales. De manière à peine caricaturales, on peut dire que chaque cause a son association, chaque problème son ministère.

Pour sa part, la surinstitutinnalisation est un phénomène difficilement définissable au sens où il n’existe pas de manière assurée de déclarer une problématique surinstitutionnalisée. On assiste à un phénomène de surinstitutionnalisation quand le dispositif institutionnel occupe une place trop importante, voire hégémonique, dans la tentative de pallier une problématique quelconque. Pour revenir à notre exemple de l’égalité homme-femme, on pourrait dire que nous serions en présence de surinstitutionnalisation de la problématique non pas seulement parce que des institutions visant cette égalité survivraient après que soit atteinte une hypothétique égalité parfaite entre les hommes et les femmes, mais plutôt si cette quête d’égalité devenait une préoccupation seulement des groupes favorisant cette égalité, en décalage par rapport au reste de la population qui y serait indifférent (peu importe la raison qui expliquerait cette indifférence). En d’autres termes, nous sommes en présence de surinstitutionnalisation lorsque s’exacerbe de manière trop marquée le décalage (par ailleurs sans doute inévitable) entre les préoccupations des individus ou groupes identifiés par la problématique et le dispositif institutionnel qui trouve sa raison d’être dans la tentative de pallier celui-ci2.






Directeur général, Association des universités de la francophonie canadienne






Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités