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" De la survivance à la vitalité "

Quelques réflexions sur les enjeux de l’institutionnalisation

Un texte de François Charbonneau, PUBLIÉ LE 10 Novembre 2008

A contrario, l’on sait très bien pourquoi il faut choisir le Canada (parce que le Canada c’est le projet de la diversité). Mais l’on ne sait maintenant plus à quel projet correspond le Canada français lui-même. Et l’enquête postcensitaire est très claire là-dessus : un seul exemple suffit : 82 % des parents qui non seulement ne mettent pas leurs enfants à l’école française, mais qui ne désirent pas non plus le faire (que ce soit possible de le faire ou non), trouvent pourtant « très important » ou « important » que leurs enfants parlent français (p. 58).  À quoi peut bien rimer cette importance? J’avoue que ce type de statistiques me laisse pantois.

En terminant, je précise que par cette présentation je n’essaie nullement de me faire à mon tour le fossoyeur du Canada français. J’ai milité assez longtemps pour mériter aujourd’hui de porter un regard lucide sur les chiffres qu’on nous présente dans cette enquête. S’il s’agit simplement de présenter des chiffres pour présenter des chiffres, il n’y a pas grand-chose à dire de cette enquête.  Mais pour ceux qui, comme nous tous, cherchons la voie de la pérennité de la langue française, qui voulons assurer une véritable vitalité à nos communautés et qui cherchons les causes profondes du phénomène de ce que je persiste à nommer l’assimilation (et que détaille, sans jamais véritablement la nommer, cette enquête), il faut, je pense, nommer les choses par leur nom en espérant trouver, dans les meilleurs délais, des solutions. « Les minorités prennent la parole » ? Très bien.  Reste maintenant à dire pourquoi ils devraient la prendre.

Et j’insiste : je pense que le réseau institutionnel16, dans sa forme actuelle, est incapable de prendre acte des chiffres qu’il a pourtant lui-même cherché à obtenir. Ce n’est sans doute pas son rôle. Mais pour qu’un avenir existe pour la langue française à l’extérieur du Québec, il faudra que les communautés francophones se mettent à réfléchir « à l’extérieur de la boite », pour reprendre une expression qu’affectionne particulièrement le monde du marketing. À la vérité, la francophonie canadienne est à la croisée des chemins. Le Canada anglais a été historiquement hostile à la langue française au Canada. Aujourd’hui, ce même Canada anglais est totalement indifférent à l’existence en son sein d’une minorité francophone. Les Canadiens français ont survécu à l’hostilité… mais pourront-ils survivre à l’indifférence?

Une des solutions que l’on envisage pour pallier le problème du poids déclinant de la francophonie canadienne est l’immigration francophone au Canada français. Même si je sais qu’il ne s’agit pas là d’une panacée, je pense, contrairement aux septiques, que cette solution est envisageable. J’ai rencontré, partout à travers le Canada, des immigrants francophones qui choisissent de faire leur vie en français, à Moncton, à Saint-Boniface comme à Ottawa. Déjà lorsque j’étais à l’école secondaire au début des années 1990, au moins le quart de la population étudiante était d’origine étrangère. Mais pour que cette intégration soit réussie, encore faut-il que le réseau institutionnel soit capable de bien accueillir les gens provenant d’ailleurs. Or, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le principal défi ne consiste pas à s’adapter à la diversité, ce qui se fait de toute manière, mais d’être capable de tenir un discours cohérent sur les raisons pour lesquels existe une francophonie canadienne, pourquoi il est important qu’elle perdure, et pourquoi la francophonie canadienne a une valeur ajoutée.

On me demandera évidemment quelle est cette valeur ajoutée17. Il y a plusieurs réponses. J’en nomme une, celle qui me semble la plus intéressante, c’est-à-dire la plus propice à générer un discours porteur et défendable, de la salle de classe jusqu’aux rencontres de la FESFO, des plans stratégiques, jusque dans les romans. Cette raison, c’est le récit de notre improbable survie comme autre en Amérique du Nord. À une époque où semble s’imposer l’usage d’une seule langue à l’ensemble de la planète, nous, francophones d’Amérique, avons fait la preuve qu’il est possible non seulement d’exister au cœur même de l’empire anglophone, mais d’avoir une langue gardienne de la culture en Amérique. Nous faisons partie du seul groupe d’immigrants européens, mis à part le groupe majoritaire, qui a réussi à perdurer non seulement avec sa langue propre, mais aussi avec ses cultures propres. Or, les groupes d’immigrants qui sont venus en Amérique du Nord et qui ont abandonné leur langue ont dissocié langue et culture, à telle enseigne que la culture qui était la leur, s’ils en entretiennent encore le souvenir, s’est figée dans le temps pour ne devenir que du simple folklore. Pour leur part, les francophones d’Amérique, de par leur existence distincte et différenciée du reste de l’Amérique, représentent le dernier véritable espoir de la diversité face au péril de l’homogénéisation linguistique et culturelle mondial. Bref, la disparition des francophones d’Amérique serait un crime contre la diversité18.

NOTES

1. Ce réseau ne vise pas seulement l’étude des inégalités, mais a comme objectif explicite la « promotion de l’égalité de genre dans la francophonie ». Cf. http://www.gdc.auf.org/
2. On pourrait de même parler de surinstitutionnalisation dans le cas où il existerait un déséquilibre dans le dispositif institutionnel, qui ferait qu’une institution occupe une place démesurée au sein de celui-ci… [Développer].
3. Dans une seconde partie, je m’intéresserai aux mémoires déposés par les divers organismes représentatifs des communautés francophones du Canada lors du Sommet des communautés francophones et acadiennes en juin 2007. (Cette partie n’est pas incluse dans ce texte en ébauche).
4. http://www.pch.gc.ca/progs/lo-ol/perspectives/francais/assimil2/index.html
5. Alors qu’un réseau bien établi de plus d’une centaine de chercheurs et d’une vingtaine de centres de recherche d’intéresse à la francophonie minoritaire au Canada dans une foule de domaines, rares sont les chercheurs au Québec (ou ailleurs) qui ont fait des Anglo-Québécois leur objet de recherche. Étant donné l’obligation de symétrie, le gouvernement canadien met une pression importante pour qu’un tel réseau soit mis sur pied. L’Institut de recherche sur les minorités linguistiques de Moncton, qui devait initialement s’intéresser exclusivement aux francophones en situation minoritaire, a été créé avec l’obligation de s’intéresser aussi aux Anglo-Québécois. Depuis des années l’ICRML multiplie en vain les efforts pour intéresser les chercheurs aux anglophones du Québec.
6. C’est bien normal. On oublie trop souvent que les fonctionnaires ne sont pas des êtres désincarnés : comme tout le monde, ils se lient d’amitié avec leurs intervenants, notamment du milieu associatif, préfèrent un groupe à un autre en fonction des amitiés ou inimitiés qui se sont créées au fil du temps, tentent, au-delà des politiques officielles, d’affecter les ressources là où elles seront les mieux dépensés, et ainsi de suite. Ils sont, eux aussi, profondément affectés lorsque le politique change les règles du jeu.
7. Ajouter ici un mot sur la réaction de la FCFA prise entre l’arbre et l’écorce. La FCFA est obligée de tenir un double discours : « Les francophones des CFA existent et sont plein de vitalité », mais aussi « regardez, l’assimilation nous menace, donc donnez plus de ressource aux communautés ».
8. Je n’entends pas l’expression « point aveugle » comme un synonyme « d’axiome », mais plutôt comme ce que l’on n’arrive pas à percevoir, malgré l’ampleur de l’information dont l’on dispose.
9. C’est le cas, par exemple, d’un Gérald Bouchard : « La pensée impuissante », Boréal, 2004.
10. Renan, Ernest « Qu’est-ce qu’une nation ? », 1882. Livre III. « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». (…) « Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure : «avoir souffert ensemble» ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun. ». Je précise que la définition de Renan est la meilleure, même si le contexte de sa réflexion était complètement différent que le mien. Renan n’est pas préoccupé par la pérennité de la nation. Pour lui, elle n’est que le moyen « actuel » de la liberté.
11. J’ai écrit un petit texte sur cette question dans la revue Argument, vol 7 no 1.
12. Le gouvernement québécois, quant à lui, s’est montré beaucoup plus sensible au pont à construire entre le Québec et les communautés, surtout grâce au leadership de Benoit Pelletier. Mais il n’en demeure pas moins que ces initiatives n’ont malheureusement aucun écho auprès de la population québécoise.
13. Je passe sur le fait que jamais dans son histoire le Canada n’aura été plus homogène linguistiquement, plus homogène dans ses mœurs, plus homogène culturellement, plus « Wal-Mart mur à mur », plus banlieue, plus « Tim Hortons partout », et ainsi de suite.  À une autre époque, il y avait de la vraie diversité : des Ukrainiens qui ne parlaient qu’ukrainien, qui lisaient des journaux ukrainiens, etc).
14. Je plaide d’ailleurs coupable : j’ai moi aussi organisé des évènements scientifiques aux titres qui pluralisaient le mot « francophonie ». Il faut faire ce qu’il faut faire pour avoir des subventions…
15. Imaginons le scénario suivant. Que dirait-on si 47 % des Canadiens disaient que ce n’est pas important d’aider les pauvres ? On trouverait ça aberrant.  Mais que dirait-on si 47 % des pauvres jugeaient l’aide aux pauvres non essentielle ? L’enquête nous dit pourtant que 47 % des francophones ne jugent ni très important, ni important de recevoir des services en français (p. 46).  Ce qui est hallucinant, c’est que tous les Canadiens, francophones et anglophones devraient être d’accord avec l’importance d’accorder des soins de santé en français aux personnes qui en font la demande.
16. Je n’ai pas parlé des représentants des communautés dans cette première mouture… mais je pense qu’ils sont aussi pris avec les mêmes contraintes.
17. Le fait que les francophones fassent partie de l’un des deux peuples fondateurs du Canada ? Ce n’est pas inintéressant, mais comme nous avons choisi d’abandonner ce discours explicatif de nous-mêmes, et qu’il ne rime à rien chez nos amis anglo-canadiens (…).
18. Peut-être faudrait-il que nos jeunes entendent le récit de cet exploit, plutôt que de multiplier auprès d’eux les sondages sur la manière dont ils « construisent leur identité ». Misère…






Directeur général, Association des universités de la francophonie canadienne






Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités