Dans les combles de la « Librairie Régionale » de Chicoutimi, vers la fin des années 1970, j’ai croisé pour la première fois le nom de Miguel Abensour. Sur un modeste rayon se tenaient, dans la majesté de leurs couvertures rouge vif, d’épais ouvrages aux titres énigmatiques et prometteurs : Éclipse de la raison, Dialectique négative, Droit naturel et dignité humaine, Lumières de l’utopie. Chacun arborait orgueilleusement une même bannière, le nom de la collection dont il faisait partie — on pourrait presque dire: pour laquelle il militait. Car ce nom, « Critique de la politique », se trouvait justifié dans un véritable manifeste annexé à chacun des livres, et que signait Miguel Abensour, directeur de la collection. Je ne puis prétendre avoir à l’époque compris ce texte, mais les accents qu’il prenait ont puissamment retenti en moi et ne m’ont plus jamais quitté: il y était question d’«écrire sur le politique du côté des dominés, de ceux d’en bas »; sous l’égide d’une certaine « École de Francfort», on se proposait d’y dévoiler « les formes nouvelles de domination », de « cerner les racines théoriques de la domination», d’«écouter les projets qui tentent de briser les chaînes de l’esclavage». On s’y voulait fidèle «à la résolution ni Dieu ni maîtres» et l’on y faisait tonner « l’interrogation génialement formulée par La Boétie : pourquoi la majorité des dominés ne se révolte-t-elle pas? » (1974b). Derrière ces formules poignantes, Miguel Abensour allait enrôler les Fichte, Schelling et Hegel, les Adorno, Horkheimer et Habermas, Bloch et Benjamin, Leo Strauss, tant d’autres encore, au fil de trois décennies d’un labeur éditorial qui aura profondément marqué une partie de ma génération. Sous l’impression de son texte-manifeste, je me souviens de m’être naguère demandé: mais qui est Miguel Abensour, ce penseur qui s’exprime avec tant de générosité et d’aplomb? Je n’appris que bien plus tard qu’il s’agissait d’un jeune professeur, auteur d’une thèse demeurée inédite sur l’utopie, et qui disséminait ses nombreux articles dans des revues variées.
Une des qualités de l’œuvre d’Abensour est assurément sa constance, sa fidélité aux choix théoriques posés dès le départ, dans la générosité de la jeunesse. A paru il y a peu de temps une édition des œuvres de Saint-Just préparée par ses soins; or, Saint-Just a fait l’objet de ses premières publications d’importance et il lui est souvent revenu tout au long de sa carrière1. Mais surtout c’est le texte dont je parlais à l’instant, celui qui dès 1974 présentait la collection « Critique de la politique », qui nous donne le meilleur accès à la pensée d’Abensour: sous prétexte de formuler un programme éditorial, il y pose en effet les balises de sa propre production ultérieure. « ... la critique de la politique, affirme d’emblée ce petit texte foisonnant, se fonde sur la distinction essentielle de la domination et de l’exploitation. Ensemble de phénomènes différents, concept autre, la domination ne peut ni se réduire à l’exploitation, ni être considérée comme en dérivant ... » (1974b : 7). Cette distinction de la domination et de l’exploitation a pour but d’établir, contre Marx2, un principe auquel Abensour ne dérogera jamais: la complète autonomie du politique par rapport à l’économique. Si, dans l’une et l’autre de ces sphères, la visée demeure toujours l’émancipation, on aurait tort de croire qu’on puisse réaliser cette dernière en privilégiant le seul plan des rapports sociaux orientés vers la satisfaction des besoins matériels.
L’œuvre d’Abensour manifeste un engagement profond dans les tumultes de son temps. Or ces tumultes, pour qui entreprend sa carrière d’intellectuel dans la France des années 1960, ce sont notamment ceux d’un monde marqué par la guerre froide qui elle-même fait suite à une guerre mondiale au souvenir encore cuisant. C’est aussi mai 1968, « la brèche », comme un ouvrage contemporain désignait ces événements3, d’une métaphore qu’Abensour se plaît à reprendre et qui évoque bien l’ébranlement que les démocraties libérales, dans leur opposition bien-pensante aux régimes marxistes totalitaires, n’avaient pas vu venir. J’ignore où était Miguel Abensour en mai 1968, je ne sais pas comment il a vécu ces événements, mais ce que je vois, c’est que, parti d’études sur Saint-Just dans lesquelles, certes, le thème de la révolution était à l’avant-plan, dans lesquelles, certes, il maniait avec aisance et mesure la conceptualité marxiste, mais où tout de même une exemplaire érudition historique se déployait bien sagement, voilà qu’après 1968 il se met à une thèse sur l’utopie socialiste-communiste4, et voilà que tout à coup, il publie sur des penseurs de la révolte, sur Auguste Blanqui (1972b), rien de moins, sur le « maître-rêveur » Pierre Leroux (1972a), et le voilà qui évoque les «brèches de la liberté», les « grandes révolutions modernes où se mêlent pour se renforcer sentiment de révolte et désir de liberté » (2002b : 249-250). Son ton change pour de bon, le regard historien se fait interrogateur, tire des leçons du passé, y recherche des possibles, s’ouvre à l’histoire politique passée et présente jusque dans ce qu’elle a d’imprévisible mais aussi d’irrationnel, d’innommable, en tâchant d’y repérer des voies possibles d’infléchissement vers la liberté.
Pendant toute sa carrière, Miguel Abensour s’est efforcé de promouvoir une telle pensée du politique, en dehors de tout académisme. Ainsi, en 1983, il fondait une petite revue dont l’existence fut malheureusement éphémère, les Cahiers de philosophie politique, dans laquelle il se proposait dès l’abord de remédier au piètre état dans lequel il trouvait la philosophie politique en France, à son ravalement au rang de discipline universitaire mineure, à l’absence presque totale d’effort pour dégager le sens de l’événement politique (1983). Plus récemment (1994c, 2002b), il salue dans les derniers temps certes un retour vigoureux de la philosophie politique en France, mais il en déplore le caractère surtout livresque, son éloignement de la question du sens historique.