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Intégration de la pensée française

Un tournant pragmatique dans la philosophie politique d’Alain Renaut?

Un texte de Daniel Tanguay, PUBLIÉ LE 12 Décembre 2007

Dieses Kantische recte agis, ergo credis — ist das Grundaxiom der praktischen Philosophie und als solches das Gegenstück zu dem richtig verstandenen Cartesianischen Grundaxiom der theoretischen Philosophie : cogito, ergo sum.
Hans Vaihinger
Die Philosophie des Als-Ob, p. 308

Le travail d’Alain Renaut est un très bon indicateur de l’état actuel de la philosophie politique en France. Il est une manifestation de la fin de ce qui fut l’« exception française » en philosophie politique. Nous n’entendons pas par là que l’œuvre de Renaut — si impressionnante soit-elle — éclipse simplement toutes les autres tendances de la philosophie politique française, mais que l’orientation actuelle des travaux du philosophe est l’aboutissement logique du processus d’intégration de la pensée française au vaste courant de renaissance du libéralisme qui traverse les pays occidentaux depuis une trentaine d’années et qui a pris une forme quasi-impériale depuis le début des années quatre-vingt-dix.

Comme chacun sait, cette renaissance s’est cristallisée autour du nom de John Rawls. Renaut n’hésite d’ailleurs pas à dater de la publication de la Théorie de la justice la renaissance symbolique de la philosophie politique1. Ce choix peut paraître surprenant pour celles et ceux qui connaissent les travaux des années quatre-vingt de Renaut et de son ami Luc Ferry. Nous pensons ici bien sûr aux trois tomes de la Philosophie politique et aussi au fameux essai sur la pensée 68, où l’œuvre de Rawls n’est jamais évoquée2. Il faudra en effet attendre l’ouvrage de 1990 écrit avec Lukas Sosoe pour voir Renaut discuter la pensée du penseur libéral américain3. Cette discussion se poursuivra avec une plus grande intensité au cours des années quatre-vingt-dix pour aboutir aujourd’hui à des types de préoccupation qui rapprochent la philosophie politique de Renaut de la pensée rawlsienne et des débats américains qui l’entourent4.

Il serait toutefois absurde de vouloir ramener l’œuvre de pensée d’Alain Renaut dans le seul giron rawlsien. Cette simplification ne rendrait pas justice à la variété et la profondeur de sa propre contribution philosophique. À cet égard, son œuvre parle pour elle-même : il suffit d’évoquer ses travaux remarquables d’histoire de la philosophie sur Kant, Fichte, Heidegger et plusieurs autres, et aussi ses contributions plus personnelles — L’ère de l’individu ou La guerre des dieux5 — pour s’en convaincre. Pourtant, quelque chose est repris de l’attitude de Rawls, et même plus précisément du second Rawls, dans la proposition de Renaut selon laquelle la philosophie politique contemporaine devrait désormais privilégier les questions d’application plutôt que celles de fondation. Renaut avance ainsi dans un texte récent que la tâche présente de la philosophie politique serait d’opérer sa conversion en « philosophie politique appliquée »6. Ce texte et les travaux récents du philosophe témoigne de ce que nous pensons être le tournant pragmatique de sa pensée. Cette expression implique deux jugements : d’abord, que Renaut avant ce tournant était surtout préoccupé par les problèmes de fondation ou par la recherche et la justification philosophique des normes ou principes de la justice; ensuite, que l’idée de philosophie politique appliquée renvoie à une certaine conception pragmatique de la vérité en philosophie politique. Nous prenons ici le terme « pragmatique » dans un sens général et non technique: une proposition est dite vraie au plan pragmatique si elle est utile, profitable et qu’elle peut être éprouvée dans l’action.

Cette hypothèse d’un tournant pragmatique dans l’œuvre du penseur français se heurte cependant à un paradoxe majeur: comment peut-on assigner une telle conception pragmatique à une œuvre qui s’est toujours placée sous le signe de la réactivation de la raison pratique kantienne? Pour résoudre ce paradoxe, on peut soit radicaliser la thèse du tournant pragmatique, soit l’atténuer en proposant l’hypothèse que la relecture kantienne de Renaut le conduisait par voie de conséquence logique à adopter une conception plus pragmatique de la vérité en éthique et en philosophie politique que celle que l’on attribue généralement à Kant. C’est cette deuxième voie que nous explorerons. Elle a l’avantage de souligner la cohérence du projet philosophique de Renaut tout en faisant ressortir des traits fondamentaux de la nature du retour contemporain à Kant.

Notre démonstration comportera deux parties. Dans un premier temps, nous retracerons l’argument central de Renaut concernant la nécessité d’une transformation de la philosophie politique en philosophie politique appliquée. Dans un second temps, nous examinerons certains traits du kantisme de Renaut afin de montrer que l’esprit de sa relecture de Kant nous permet de comprendre les plus récents développements de sa pensée.

1. De la philosophie politique à la philosophie politique appliquée

Dans un essai intitulé « Qu’est-ce qu’une politique juste? Essai de philosophie politique appliquée », Renaut marque d’abord son opposition à une pratique purement historienne de la philosophie politique. À son avis, le philosophe politique a en effet encore trop tendance à se replier dans l’histoire antiquaire de sa discipline et à négliger ainsi son véritable rôle. En quoi consiste ce rôle? Il s’agit d’« éclairer une part ou une dimension du réel, soit simplement pour la comprendre, soit, notamment dans le registre de la philosophie pratique, pour la transformer ou pour réfléchir à ce qui pourrait la transformer — à moins qu’il ne s’agisse de déterminer comment faire pour sauvegarder ce qui peut apparaître menacé de tel ou tel type d’agression. Que l’horizon soit celui de la transformation ou celui de la sauvegarde, c’est en tout cas cette logique qui fait sortir de l’activité purement historique ou historienne »7.

Renaut donne donc pour tâche à la philosophie pratique de transformer la réalité. Cette tâche de transformation implique toutefois une réflexion préalable: réfléchir à la nature de la Justice, du Bien et autres questions semblables. L’effort pour répondre à ces questions définit dans cette perspective l’un des modes propres d’activité de la philosophie politique, soit le travail de fondation des normes de l’action pratique. Ce travail de fondation a traditionnellement pris la forme de la question du meilleur régime, ou de l’exercice légitime de la souveraineté. Elle a donné lieu à la première grande vague d’interrogation de la philosophie politique. Or, cette question traditionnelle du meilleur régime a été, selon Renaut, réglée à la fois au plan théorique et au plan de l’histoire. Au plan théorique, par la doctrine de la souveraineté de Rousseau et au plan de l’histoire par les révolutions américaine et française. Le meilleur régime est la démocratie et l’on ne saurait mettre en doute cette vérité, du moins à partir du point de vue de la modernité.

L’acceptation du fait démocratique marque toutefois l’avènement d’une deuxième grande vague de l’interrogation de la philosophie politique. La réalisation concrète du régime démocratique pose en effet dans toute son acuité le problème des rapports entre l’État et la société. Comment en effet concilier l’intérêt général représenté par l’État et les intérêts des individus singuliers membres de la société civile? Cette question a lancé le second affrontement historique déterminant de la philosophie politique moderne qui opposa en gros, le libéralisme, prônant la reconnaissance de la priorité de l’individu et de ses droits, et le socialisme, qui mit au cœur de son projet la justice sociale. Cet affrontement fut en outre exacerbé par la montée en puissance du marxisme et du communisme, qui culmina dans la rivalité entre le bloc communiste et le bloc des démocraties occidentales. La chute du mur de Berlin en 1989 symbolisa le triomphe de la démocratie occidentale sur le communisme et mit en quelque sorte un point final au travail de la fondation autour de la question sociale. Si l’avènement du fait démocratique a marqué la fin de la première vague du travail de fondation en philosophie politique, le fait de la démocratie libérale vient clore la seconde.

Mais l’acceptation du fait de la démocratie libérale ne parachève pas entièrement le travail de fondation en tant que tel. On assiste en effet au sein même de la démocratie libérale à une constante interrogation sur la nature du bien politique qui met aux prises libéraux, libertariens, communautariens et néo-républicains. Or, ce nouveau travail de fondation, qui correspond à la troisième phase de l’interrogation sur le meilleur régime, exige un autre type d’activité philosophique, plus proche de la problématique de l’application que de celle du travail philosophique classique de fondation. Cet élément est à mon avis capital et engage tout le reste. L’exigence d’une transformation de la philosophie politique contemporaine en philosophie politique appliquée provient d’un déplacement du débat portant sur les principes premiers vers un débat portant sur l’aménagement politique nécessaire afin d’instaurer un équilibre entre différentes revendications formulées en termes de droits. Autrement dit, la question n’est plus celle du meilleur régime; il s’agit plutôt de se demander comment rendre le meilleur régime — c’est-à-dire la démocratie libérale contemporaine — plus conforme à ses exigences propres.






Professeur au Département de philosophie de l'Université d'Ottawa Directeur du CIRCEM






Université d'Ottawa Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités