En souhaitant la transformation la philosophie politique en philosophie politique appliquée, Renaut admet implicitement que nous sommes parvenus à la fin théorique de l’histoire de la philosophie politique. La démocratie libérale est devenue notre Idée régulatrice. Il y a certes des luttes féroces entre libéraux, libertariens, communautariens et néo-républicains, mais tous partagent pour l’essentiel les grands principes de la démocratie. Leurs désaccords portent sur des questions d’aménagement de l’ordre démocratique, plutôt que sur des questions le mettant en jeu fondamentalement. Nul communautarien, libertarien ou néorépublicain, ne souhaite, à ce que je sache, la destruction complète du régime de la démocratie libérale. Ils acceptent tous de bonne foi de prendre part à la discussion commune concernant l’orientation des régimes démocratiques. Les débats contemporains importants en philosophie politique témoignent ainsi d’un rare unanimisme dans l’histoire de la philosophie politique.
Ce consensus nouveau concernant la nature du meilleur régime force alors à redéfinir les tâches de la philosophie politique. C’est du moins ainsi que Renaut envisage la situation contemporaine de la philosophie politique: «Il reste que l’on peut apercevoir aussi dans cette nouvelle version de l’activité fondatrice l’amorce d’un passage à un autre type d’activité philosophico-politique, relevant plutôt de la problématique de l’application. Y compris sous la forme qu’il prend aujourd’hui (pour faire simple, disons: après Rawls), le débat entre libéralisme et socialisme relève clairement, nous l’avons déjà remarqué, de la problématique classique de la fondation». Mais Renaut précise d’emblée que cette problématique classique doit subir une transformation pour répondre à la nouvelle situation: «c’est la logique même de cette entreprise fondatrice qui requiert cette fois, non sans paradoxe, un déplacement corrélatif du regard vers des questions relevant de l’application». Non sans paradoxe en effet, car les tâches traditionnelles de la fondation seront désormais assumées par une philosophie politique qui s’orientera vers la résolution des questions posées par la gestion des droits dans la société démocratique.
Renaut illustre la nature de la nouvelle démarche en philosophie politique en se référant aux discussions qui ont accompagné la réception de la pensée de John Rawls. Il remarque à juste titre que le gros des débats au sein et à l’extérieur de cette école a tourné autour de la plus ou moins grande extension à donner au second principe établi par Rawls dans sa Théorie de la justice, soit le principe d’équité ou de différence. Il faut se rappeler qu’à l’aide de ce principe Rawls voulait déterminer dans quelles limites une société juste pouvait tolérer l’inégalité matérielle. Avec ce second principe, le philosophe américain désirait ainsi faire contrepoids au libéralisme inhérent au premier principe —égalité des droits et liberté des individus— par une exigence de justice sociale relevant de la tradition socialiste. Or, comme le souligne justement Renaut, la réflexion des dernières trente années autour de Rawls a porté sur la nécessité de ne pas réserver le principe d’équité aux seuls individus, mais de l’étendre aussi aux groupes, enthoculturels ou «génériques», voire aux enfants. Ce travail d’élargissement du principe d’équité passe alors nécessairement par un travail de redéfinition du sujet de droit du libéralisme. Il ne s’agirait plus en effet de restreindre l’application du principe d’équité à l’individu abstrait, mais de prendre aussi en considération son groupe d’appartenance culturelle, son «genre», son âge, etc. Avec cette réflexion, on se retrouve en plein cœur de la troisième vague d’interrogation du meilleur régime, qui touche la refondation ou le réaménagement du paradigme libéral pour l’accommoder à la diversité caractéristique des sociétés contemporaines.
C’est à la nécessité d’une refondation du paradigme libéral que vient se greffer la proposition de Renaut d’une transformation de la philosophie politique en philosophie politique appliquée. L’argument au fondement d’une telle exigence de transformation est limpide: la réflexion sur les droits ne peut rester dans l’abstrait, elle doit aussi tenir compte des différents contextes d’application. Cette exigence de la transition de la philosophie politique vers l’application est pleinement assumée par Renaut: «Ainsi la transition se fait-elle avec le travail d’application, et ce, à partir de la démarche fondatrice elle-même, en nous invitant à passer pour mieux s’accomplir, de la philosophie politique générale à cette philosophie politique appliquée à laquelle nous sommes désormais conduits par la recherche de telles spécifications de l’exigence générale de justice».
Nous résumons le parcours accompli jusqu’ici: il y a eu trois phases d’interrogation sur les fondements du bien politique. La première phase a culminé en gros avec l’établissement de la démocratie par Rousseau comme seul régime vraiment légitime; la seconde phase a abouti à la synthèse de la démocratie et du libéralisme comme régime définissant un équilibre satisfaisant entre société et État; la troisième phase d’interrogation correspond à la nécessité au sein des démocraties libérales d’harmoniser les différentes revendications de droit émanant de l’expansion de la logique démocratique. Cette dernière phase conduit à une transformation du travail de fondation des normes qui définit la philosophie politique. Ce travail sera désormais orienté par la prise en compte des contextes historiques et des réalités des sociétés contemporaines. Il s’agit en effet non plus seulement d’établir dans l’abstrait des droits formels, mais d’en promouvoir la réalisation tangible dans la société.
Cette approche pragmatique de la philosophie politique se fonde sur le constat du caractère désormais indépassable de la démocratie libérale. Le néokantisme contemporain semble juger que le travail de fondation est maintenant acquis au plan des principes et de la réalité politique. Parce que les conditions de la pensabilité du fait de la démocratie sont désormais acquises, la philosophie politique peut se consacrer aux tâches de l’application. On pourrait d’ailleurs à cet égard rapprocher l’évolution de la trajectoire de Rawls de celle de Renaut. À partir d’une inspiration kantienne, les deux philosophes ont tenté de renouveler la philosophie politique. Dans une première phase, cette entreprise a pris la forme d’une refondation des principes de la philosophie moderne du droit pour répondre aux défis philosophiques contemporains. Dans une seconde phase, leur attention s’est plutôt portée sur les problèmes d’application liées à la réactivation de ces principes. Le second Rawls a d’ailleurs cherché à atténuer l’aspect fondationnel de son kantisme en proposant une défense contextualiste de son libéralisme. On pourrait identifier un malaise semblable face à une approche strictement fondationnaliste de la philosophie politique dans la pensée de Renaut. D’où provient ce malaise?
Il tire son origine, je crois, de la nature même du retour contemporain à Kant. Ce retour se veut en effet «postmétaphysique». On entend par là deux choses: d’abord, que ce retour endosse totalement la critique de la métaphysique traditionnelle effectuée par Kant; ensuite, que le criticisme kantien lui-même devrait être purgé des éléments métaphysiques qu’il pourrait encore contenir et ce, afin de répondre aux exigences de la pensée contemporaine. Ce dernier élément est essentiel pour comprendre l’économie d’ensemble du projet philosophique d’Alain Renaut. Sa lecture de Kant est pleinement informée par certains résultats atteints par la pensée contemporaine. Dans cette perspective, il accepte le verdict d’origine heideggerienne de la «fin de la philosophie», même s’il n’en tire pas du tout les mêmes conséquences que le philosophe allemand. La «fin de la philosophie» est comprise ici comme l’abandon d’un style de philosophie qui avait la prétention de tout dire sur le monde et l’homme. Sartre fut le dernier philosophe de ce type, car il a cru encore à cette ambition de tout dire. Or, comme le confie Renaut, «l’impossibilité d’écrire un ouvrage du type représenté encore par L’Être et le Néant (entendre, toute question de «niveau»mise à part: l’impossibilité d’en concevoir même simplement le projet) pourrait bien fournir la meilleure approche négative de ce qui fait la particularité de ma génération philosophique». Cette impossibilité de pratiquer la philosophie de grand style impose donc une autre conception de la pratique de la philosophie, plus modeste, moins sûre de son fait, et, si elle veut conserver une pertinence, plus proche des besoins de la société. Autrement dit, une philosophie qui a abandonné le ton de grand seigneur.
Cette dernière remarque nous permet d’introduire la seconde partie de notre démonstration. Dans celle-ci, nous chercheron à démontrer l’hypothèse suivante: le vœu exprimé par Renaut d’une transformation contemporaine de la philosophie politique en philosophie appliquée est inscrit dans les choix philosophiques qui ont guidé sa réappropriation de la philosophie kantienne. En d’autres termes, la reprise kantienne proposée par Renaut le conduisait logiquement à une conception plus pragmatique du travail propre à la philosophie politique.