Mais d’où peut donc provenir l’impulsion à adopter de telles fictions? Elle semble dériver d’une «précompréhension éthique» qui joue le même rôle pour la raison pratique que la «précompréhension objective» pour la raison théorique. La précompréhension éthique comprend selon Renaut la «structure catégoriale pratique (catégories de la liberté) et [l]es formules de l’impératif catégorique qui s’y rattachent». Il semblerait dès lors que cette précompréhension éthique déterminerait par avance la nature de nos jugements moraux. Or, Renaut prend bien soin de noter que cette structure ne fonde pas de manière absolue nos choix moraux, puisqu’elle n’est qu’un horizon de sens qui nous permet de réguler nos jugements moraux. Il ne nous est dès lors pas possible de trancher le conflit des valeurs ou de mettre un terme définitif à la guerre wébérienne des dieux par un jugement absolu. Renaut en conclut que «la vision morale du monde ne peut plus elle-même se penser comme absolue: elle doit, si l’on veut, inclure en elle l’errance».
Renaut réintroduit ainsi au sein de son kantisme une certaine forme de décisionnisme ou de relativisme des valeurs. Ce décisionnisme ou relativisme est apparent d’abord sur le plan des jugements à porter sur des situations morales et politiques concrètes. Si le jugement moral est par essence réfléchissant, on doit porter une attention particulière aux situations concrètes pour y découvrir la correspondance entre le principe et le cas concret. Parce que distincte de la déduction, cette recherche de la correspondance prendra nécessairement la forme d’une supposition qui en appelle à une décision. Renaut explique la logique de cette position de la manière suivante: «si la précompréhension éthique est un principe de la réflexion, le rapport entre la structure de précompréhension et l’existence [...] n’est pas réglé d’avance, et leur accord, si accord il y a, ne peut relever que d’une supposition ou d’un choix, jamais d’une déduction ou d’une assertion dogmatique, ni même d’une fondation transcendantale ultime». Renaut exprime en condensé dans ce passage l’intention philosophique qui est à la source de la transformation de la philosophie politique en philosophie politique appliquée. La démocratie libérale est en quelque sorte l’équivalent politique de la structure de la précompréhension éthique. La tâche de la philosophie politique est d’éclairer dans la mesure du possible l’accord entre cette précompréhension et les situations politiques concrètes. Comme l’accord ne peut emprunter la forme d’une déduction, le moment de la décision politique conserve son autonomie. À ce niveau, Renaut reconnaît, dans certaines limites, le caractère indépassable de la pluralité des valeurs et des biens politiques qui sont au cœur des conflits politiques. Cette reconnaissance d’un certain relativisme des valeurs rapproche ainsi sa pensée de celle d’autres penseurs libéraux comme Rawls ou Berlin.
C’est dans un même esprit que Renaut épouse un décisionnisme plus radical encore. Pour comprendre la nature de ce dernier, il faut remonter au fait de la raison, c’est-à-dire à cette notion kantienne qui marque en nous la présence de la morale comprise comme autonomie de la raison. Le choix en faveur de ce fait de la raison peut-il lui-même être fondé rationnellement? Sur ce point, Renaut rejoint Karl Popper dans son opposition à Karl-Otto Apel en soutenant que la rationalité ne peut faire l’objet d’une fondation ultime et que la raison repose sur un choix, que l’on peut certes justifier partiellement par des arguments, mais non totalement. Il est ainsi impossible de convaincre par des arguments celui qui a décidé de ne pas faire confiance en la raison. Le choix en faveur de la raison repose donc en dernier lieu sur «une foi en la raison».
On peut s’interroger sur la nature de choix final en faveur de la raison. Il semble que pour Renaut, il soit essentiellement de nature morale : il est un choix moral en faveur des Lumières et de son projet d’émancipation de l’homme. Or, comme après la déconstruction de la métaphysique, cette option ne peut être défendue entièrement sur le terrain d’une métaphysique du sujet pratique, il est requis d’articuler cette défense autrement. Cette défense devra donc emprunter des traits pragmatiques pour asseoir sa légitimité. La démocratie est dès lors tenue pour un fait dont la non-reconnaissance est proprement impensable, à moins bien sûr de lui préférer la tyrannie. Il s’agit maintenant de réfléchir aux conditions de pensabilité de ce régime. Une fois ces conditions acquises, la tâche de la philosophie politique sera alors de faire se rapprocher la réalité démocratique de son Idée régulatrice. C’est pourquoi la tâche présente de la philosophie politique exige d’elle une transformation en philosophie politique appliquée. Le travail de la philosophie politique n’a en effet de sens aujourd’hui que s’il engendre dans le réel des effets palpables. Le fait démocratique est la raison pratique en acte. Or, nous semble-t-il, le kantisme postmétaphysique peut certes en fonder les conditions de pensabilité, mais il n’a plus les moyens philosophiques de justifier au plan de l’objectivité théorique ou pratique le sens de ces conditions. Il fait reposer l’intelligibilité de ces conditions sur un prédonné qu’il veut soustraire dogmatiquement à l’interrogation philosophique. Il tient pour définitivement régler la question originelle de la philosophie politique : « Qu’est-ce que la Loi? » C’est pourquoi il recourt en dernière instance à la justification pragmatique qui prend la forme d’une philosophie postmétaphysique du comme si.